Abandon d’Arjowiggins : l’Etat devient complice des briseurs de vies

Par Clémentine Autain | 6 février 2019

J’ai pu en faire le constat ce matin, avec émotion, en me rendant en Seine-et-Marne, à Jouy-sur-Morin. J’y venais soutenir les plus de 200 salariés de l’usine d’Arjowiggins qui ont perdu leurs emplois suite à la mise en liquidation judiciaire de l’entreprise. Blottis devant l’entrée, les dizaines de salariés présents racontent leurs vies à l’usine, certains avec plusieurs dizaines d’années d’ancienneté. L’incompréhension et la colère sont palpables, et la situation dans le bassin d’emploi local ne leur laisse guère d’espoir. Ici ce sont des familles entières, des villes et leurs commerces, des territoires qui sont impactés durement par cette fermeture.

Ces 200 salariés mis sur le carreau paient les pots cassés du jeu financier des grands groupes. Ceux qui peuvent acheter et vendre des usines à leur guise, sans jamais se soucier ni des salariés, ni du développement de l’outil de production. Encore pire, ces dirigeants, en jouant leurs profits sur le dos de centaines de familles, sont dans leur bon droit. Et si cela est possible, c’est bien parce que l’Etat et Bercy, après avoir donné gracieusement des centaines de millions d’euros d’aides publiques, détournent le regard de cette situation, ne répondent plus aux appels des salariés. Ils deviennent complices. L’ensemble des savoir-faire de cette entreprise, qui produit des papiers hautement techniques pour plus de 150 pays dans le monde (billets, papiers carte grise…) vont donc partir en fumée. Un nouvel exemple s’il en fallait de l’irresponsabilité du gouvernement en matière de stratégie industrielle pour notre pays.

J’adresse toute ma solidarité à ces salariés qui ont décidé de s’opposer à cette logique, et je pose une question écrite au gouvernement pour lui demander de rendre des comptes sur la fermeture de ce site, et d’agir rapidement pour son redressement.

➡️ Pour les soutenir, voici une cagnotte en ligne : https://www.leetchi.com/fr/c/wKDKe3d5

 

 

La guerre, c’est la paix. Le coup d’Etat, c’est la démocratie.

Par Clémentine Autain | 25 janvier 2019

Les dernières nouvelles qui nous viennent du Venezuela marquent un tournant dramatique. En s’auto-proclamant Président par intérim, le responsable de l’opposition Juan Guaido accentue la crise politique dans ce pays. Les risques d’affrontements civils sont avérés, avec des conséquences qui seraient démesurées dans une région au contexte politique déjà marqué par un autoritarisme croissant et le fort recul des mouvements progressistes.

Les prises de position des Etats-Unis et de leurs alliés se sont succédées cette semaine, et l’Union Européenne a rejoint le concert des voix en faveur d’une opposition qui agit par coup de force avec le soutien de nations impérialistes. Les grandes difficultés économiques que subit le peuple vénézuélien et la restriction de ses libertés amènent à la contestation du pouvoir. Seules de nouvelles élections démocratiques peuvent amener à la proclamation d’un nouveau président. S’en affranchir s’appelle un coup d’Etat, et l’empressement de Washington à reconnaître un nouveau président en dehors de tout processus démocratique est l’expression de l’ingérence des Etats-Unis, piétinant une nouvelle fois la souveraineté d’un pays d’Amérique latine.

Par un simple tweet, Emmanuel Macron tourne le dos aux positions de la diplomatie française dans cette région, et s’aligne totalement sur la politique étrangère de Trump et de Bolsonaro. Cela constitue une nouvelle étape dans une convergence qui veut mettre au pas les voix discordantes. La recette est connue : ingérence pour avancer les intérêts des puissants au prix du monde populaire, de ses droits et libertés, de sa capacité à déterminer par lui-même son avenir politique.

« FIN DE MOIS, DÉBUT DU NOUS » 

Par Clémentine Autain | 12 janvier 2019

Aujourd’hui, j’ai pris le temps de la discussion à Sevran. Le pouls est pris : la colère domine et s’exprime dans des formes que je n’avais pas entendues jusqu’ici. Dans la bouche des unes, des uns et des autres, de retraités, fonctionnaires, employés ou encore chômeurs, la sentence est éminemment sévère. Les mots entendus à l’égard de Macron et du gouvernement m’ont parfois stupéfaite par leur tranchant, leur dimension sans appel. En même temps, hier encore, le Président expliquait sans fard que les Français n’avaient pas suffisamment le sens de l’effort… !

Une dame m’a dit : le Président prend les Français pour des poubelles. Mais ce n’est pas seulement le mépris du Président ou des ministres qui est pointé du doigt, c’est aussi, surtout, la vie chère et la difficulté toujours plus grande à finir le mois comme à se projeter dans un avenir meilleur, pour soi et pour ses enfants. La grande régression qui s’accélère sous l’ère Macron s’éprouve concrètement au quotidien. Le pouvoir en place qui répond par l’arrogance et la répression à la vague des gilets jaunes ne fait qu’accroître le sentiment de révolte qui parcourt le pays, bien au-delà des gilets jaunes en lutte.

Ce qui était clair également, c’est que la présentation médiatique dominante qui transforme le mouvement des gilets jaunes en simple manifestation de casseurs ne passe pas. Un homme m’a dit : et pourquoi ils ne parlent pas de ce jeune qui a perdu un œil dans les violences policières ? J’en ai d’ailleurs fait l’expérience amère hier en participant à une émission de télévision, qui passera ce soir et demain sur France 5, où je faisais notamment face à Jean-Michel Apathie. Impossible ou en tout cas très difficile de sortir des clous d’un débat orienté à la faveur du gouvernement qui a intérêt à tout focaliser sur les violences. Pour commenter cette semaine d’actualité, il était attendu mes réponses sur la violence côté manifestants, la cagnotte pour le boxeur ou encore des propos complotistes tenus sur Konbini. De l’appel à tirer de Luc Ferry ou des provocations de Castaner, il n’était pas question. Des conditions de la désescalades, il fut bien difficile de parler. Comme si la sortie de crise, forcément politique, n’était pas l’enjeu majeur dont tous les plateaux télévisés devraient parler du matin au soir.

Si la défiance s’exprime version XXL, quel changement des institutions ? Si la dureté de la vie se dénonce à grands cris, comment améliorer les conditions de vie du grand nombre ? Si la taxe sur la carburant est injuste, quelle réponse au défi climatique ? À ces questions, comme à d’autres, nous avons une cohérence de réponses. Et, contrairement à la petite musique ambiante qui cherche à tout brouiller pour mieux perpétuer le pouvoir en place, cette cohérence de projet est aux antipodes de l’extrême droite.

Oui, la force de la contestation est une condition pour une rupture avec les politiques qui échouent depuis des décennies et font toujours plus de dégâts. Reste à créer les conditions d’une issue progressiste. Gambergeons, agissons, avançons !

AVANTI POPOLO !

Par Clémentine Autain | 7 janvier 2019

Les fêtes de fin d’année n’ont pas calmé la contestation du pouvoir en place. Même entre Noël et le jour de l’An, des ronds-points ont pris un coup de jaune. L’intervention du Président de la République le 31 au soir n’a visiblement pas convaincu – mais le vide peut-il être convaincant ? N’en déplaise à la macronie et aux commentateurs adeptes de la fin de l’histoire, l’Acte VIII a connu un regain de mobilisation. Signe des temps : des femmes en gilets jaunes ont entonné samedi « ah ça ira, ça ira, ça ira ! » sur les marches de la place de la Bastille. Le pays n’est pour l’instant pas bloqué mais la force de la contestation et le soutien massif aux gilets jaunes indiquent une crise sociale d’ampleur. Si des jonctions s’opèrent avec d’autres secteurs, d’autres territoires, un processus inédit peut ouvrir une voie nouvelle pour notre pays. Notre capacité à changer véritablement la donne dépend de la montée en puissance des mobilisations sociales et de notre capacité à fédérer des luttes aujourd’hui encore éclatées. C’est une tâche majeure pour celles et ceux qui veulent en finir avec les choix austères et comptables, qui n’en peuvent plus de la vie chère, qui sont vent debout contre ce modèle de développement méprisant l’égalité sociale et territoriale et menaçant l’environnement.

La colère sociale s’exprime dans des formes nouvelles et, à certains égards, inattendue, ce qui participe à déstabiliser singulièrement l’ordre établi, et elle a d’ores et déjà débouché sur une crise politique. En ce début 2019, trois Français sur quatre se déclarent insatisfaits d’Emmanuel Macron. La réponse du pouvoir en place au cri de révolte qui parcourt le pays, à grands renforts de réseaux sociaux, est d’une telle inanité qu’elle accélère le processus de désagrégation du pouvoir en place. Un grand débat national est ouvert « en même temps » que le cap est confirmé. Les membres du gouvernement assument leur bilan : il ne faut rien détricoté de ce qui a été voté depuis le début du quinquennat. L’heure serait même à l’accélération des « réformes » ! Le refus de remettre en cause l’ISF est de ce point de vue symptomatique. Le gouvernement a d’abord donné aux plus riches, s’insurgent à juste titre les gilets jaunes. Tout un symbole auquel la macronie refuse de toucher. Le pouvoir ne distille que des miettes aux manants depuis ces semaines, ces mois, que le pays tonne sa révolte. Deux ou trois reculs ne changeront pas la situation, et tout le monde le sait. Les temps sont à la rupture et le régime lui-même est en cause.
C’est pourquoi nous sommes face à une contestation sociale qui débouche sur une crise politique majeure. Macron et les siens se révèlent incapables de saisir la profondeur de ce qui se joue. Leur univers idéologique les enferme à double tour dans une logique sans issue. Alors l’autoritarisme l’emporte. Il faut accabler, enfermer, apeurer les « fauteurs de trouble ». Ce pouvoir sans force de conviction s’enferre dans la force de l’ordre. Les violences et les arrangements avec le droit sont assumées, encouragées. Et ils osent même le faire au nom de la République dont ils bafouent les valeurs fondamentales, en donnant des leçons d’une arrogance inouïe à leurs opposants. Et ils ont encore l’outrecuidance de se présenter en remparts de l’extrême droite, en garants de la démocratie.

Alors oui, appuyons sur le clou pour mettre en échec concrètement Macron et son gouvernement. Pour appuyer efficacement, notre responsabilité est de contribuer à faire grandir l’espoir de changement. Oui, nous pouvons changer nos institutions pour une participation plus grande de toutes et tous aux décisions publiques, ce qui signifie mettre en place une VIe République : des assemblées citoyennes dans tout le pays permettraient de définir un nouveau socle de droits constitutionnels, de mettre fin à la monarchie présidentielle, de donner du pouvoir aux salariés dans les entreprises ou encore de garantir le pluralisme des médias et l’indépendance de la justice. Nous devons partager les richesses pour faire vivre l’égalité, ce qui signifie augmenter les bas revenus et taxer les hyper-riches, les grands groupes et leurs dividendes, développer les services et les transports publics, protéger notre santé et les biens communs. Nous avons le devoir d’assurer la transition énergétique en investissant, ce qui suppose de sortir des normes de l’austérité budgétaire et de promouvoir un autre modèle de consommation. Cette cohérence de progrès humains, démocratiques, écologiques, est notre meilleure arme pour empêcher toute issue fondée sur le repli, le recul des libertés, le mépris du défi environnemental. En ce début d’année 2019, nous avons du bon grain à moudre !

BAISSER D’UN TON N’EST PAS CHANGER DE CAP

Par Clémentine Autain | 11 décembre 2018

Dans son allocution télévisée, le Président de la République a avalé un petit bout de son chapeau. Il a changé de ton et annoncé de premières mesures pour tenter d’éteindre l’incendie social. Mais en tendant l’oreille, certains mots ont sonné faux et les mesures déclamées sont à mille lieues des urgences sociales, environnementales, démocratiques. Ne boudons pas ce qui a été arraché. Oui, la mobilisation permet d’obtenir des gains. Mais soyons lucides sur la réalité des mesures mises sur la table et sur l’ampleur des besoins, toujours si profondément insatisfaits.

Beaucoup ont ainsi cru entendre « augmentation du SMIC », quand la magie de la communication présidentielle a expliqué que « le salaire d’un travailleur au SMIC augmentera ». Rappelons ici que l’augmentation de ce salaire ne se fera qu’à travers celle de la prime d’activité, qui est une prestation sociale et dont l’augmentation était d’ailleurs programmée au cours des prochaines années. Cette hausse ne se fera donc que de manière artificielle, et au prix d’une pression fiscale supplémentaire pour les classes moyennes.

Pourquoi épargner les riches et les dividendes ? Il est assez ahurissant que le Président continue de protéger les plus riches. Il aurait pu, dû, annoncer le retour de l’ISF et la fin du CICE, ces milliards donnés aux grandes entreprises sans aucune contrepartie en matière d’emplois et de transition énergétique. Ces exigences ont été relayées partout dans le pays. Mais Emmanuel Macron n’entend visiblement que de l’oreille droite. Il préfère la défiscalisation des heures supplémentaires, une logique désastreuse notamment pour lutter contre le chômage et que chérissait tant Nicolas Sarkozy.

Le cap reste donc inchangé. Toutes les mesures annoncées par Macron hier soir consistent en ce tour de passe-passe : nous prendre dans une poche ce qu’il nous rend dans l’autre. Car ne nous leurrons pas : l’augmentation de la prime d’activité et la défiscalisation des heures supplémentaires se feront forcément en asséchant les caisses de la sécurité sociale et, au final, ce sont les plus modestes, les gilets jaunes mais aussi tous les autres, qui paieront. Emmanuel Macron a réaffirmé, les yeux dans les yeux, son ambition de lutte contre l’évasion fiscale alors même que vendredi dernier, les sénateurs ont voté l’allègement de l’exit tax à la demande du gouvernement !

Ce qui est édifiant, c’est aussi tout ce que le Président n’a pas abordé. Rien sur l’environnement. Alors qu’il a, sous la pression, abandonné une taxe supposée abaisser les émissions de gaz à effet, il n’a pas dit un mot sur les moyens de faire face au réchauffement climatique. Pas de taxe sur le kérosène, ni de mise à contribution des grands groupes premiers pollueurs. Rien sur la démocratie. On retiendra une vague reconnaissance potentielle du vote blanc. Au moment où la crise de la représentation politique et des institutions explose, le Président ne propose rien de rien pour y répondre. Même le simple RIC (référendum d’initiative citoyenne), cher aux gilets jaunes, n’a pas eu grâce à ses yeux. Rien enfin sur les violences policières, alors même que les images de Mantes-la-Jolie, de gaz diffusés de façon disproportionnée ou de jeunes blessés par des flashballs ont alimenté la colère légitimement.

Ma conviction est que l’acte V de samedi doit être réussi et pacifiste. L’heure est aux convergences. Avanti !

(Dessin de Fred Sochard)