PLUS QUE JAMAIS, FAIRE DE LA POLITIQUE

Par Clémentine Autain | 31 mars 2020

Un commentaire sur ma page Facebook, au sujet de notre tribune de groupes parlementaires insoumis proposant un plan de mobilisation sanitaire, déplore une « récupération politique ». Au même moment, le ministre Gérald Darmanin appelle à la « solidarité nationale » en mettant en ligne une plateforme de dons « pour permettre à tous ceux qui le peuvent, particuliers ou entreprises, d’apporter leur contribution à l’effort de solidarité de la nation envers les plus touchés ». En croisant ces deux lectures, j’ai immédiatement pensé : il faut décidément faire de la politique ! Il faut même plus que jamais faire de la politique.

La situation serait si grave qu’il ne faudrait pas donner son point de vue, ne pas exprimer sur la base de sa vision du monde des propositions alternatives aux choix du pouvoir en place, au risque d’apparaître comme un vautour qui se jette sur les victimes de la crise. Quelle curieuse appréciation. C’est précisément parce qu’il n’y a pas qu’une seule façon de faire face au coronavirus et une seule voie de sortie de la crise sanitaire que nous avons besoins du débat démocratique. Les appels à « l’Union nationale » me font parfois penser au « There Is No Alternative » de Margaret Thatcher. S’il faut une mise en commun des forces de la Nation pour combattre l’épidémie, il ne saurait être question de gommer les différences politiques. Donner à voir différents chemins, qui devront être tranchés par la bataille d’idées, les mobilisations sociales, les élections, c’est tout simplement défendre la souveraineté populaire et la démocratie. Sauf à sauter à pieds joints dans un régime si autoritaire qu’il pourrait finir en dictature. Les citoyennes et citoyens doivent penser la situation, être acteurs et actrices des orientations mises en œuvre, et pour cela se reposer sur les critiques et les idées mises en circulation.

Vient alors un exemple concret avec la proposition de Gérald Darmanin. Pour soutenir et déployer les secteurs indispensables pour faire face au coronavirus, le gouvernement a opté pour le don privé. Il aurait pu imaginer un autre système, qui s’appellerait l’impôt. Il aurait pu penser que ce serait juste et intelligent de mettre à contribution les plus riches, en rétablissant l’Impôt sur les grandes fortunes (ISF) par exemple. Il aurait pu aussi taxer les revenus financiers. Le gouvernement a fait un choix politique : recourir à la générosité au petit bonheur la chance et non à des mesures de partage, de justice sociale. Jouer la réponse à la crise comme un Téléthon, c’est une option, ce n’est pas la nôtre. Et j’assume de m’y opposer franchement et publiquement avec d’autant plus d’énergie que la situation est dramatique. Pourquoi le drame collectif supposerait que nous fassions silence, allégeance à ceux qui dirigent ? Non, je ne me tairais pas parce que la crise nous plonge dans le tragique. Au contraire, je nous invite à réagir, à imaginer les issues, à confronter nos visions et propositions.

La crise sanitaire est amenée à durer, et à prendre des formes qui vont évoluer. Raison de plus pour ne surtout pas gommer notre opposition mais au contraire la faire vivre, la frotter au réel. La politique n’est pas un exercice virtuel. Si le confinement renvoie chacun, chacune à sa sphère privée, à son échelle individuelle, l’espace public continue d’exister – même si je suis effarée de voir qu’il est amoché puisque les grandes émissions télévisées se passent des oppositions. Les décisions continuent de s’enchaîner, et même plus vite avec les ordonnances. Comme l’écrivait la philosophe Hannah Arendt, « ce qui rend la société de masse si difficile à supporter, ce n’est pas, principalement du moins, le nombre des gens ; c’est que le monde qui est entre eux n’a plus le pouvoir de les rassembler, de les relier, ni de les séparer.« 

On ne va pas se contenter de compter les morts en attendant le retour à la normalité. Comme l’énonce un slogan de notre époque, c’est la normalité qui est le problème. Non il ne faut pas chercher à relancer la machine, comme l’espère le gouvernement, mais changer la machine, celle qui donne tout pouvoir à la finance et se moque de nos besoins, de nos vies.

Pendant la crise elle-même, le discours politique est décisif parce qu’il donne un sens. Si rien ne doit plus être comme avant, si nous tirons des leçons du moment tragique que nous traversons, alors il faut commencer par penser l’horizon que nous voulons atteindre. Comme disait l’intellectuel communiste Lucien Sève, qui vient d’être emporté par le Coronavirus : commençons par les fins !

Clémentine Autain

LE TEMPS POUR SOI, BLABLABA (TÉLÉTRAVAILLER AVEC DES ENFANTS)

Par Clémentine Autain | 30 mars 2020

Sérieux, c’est une épreuve.

Travailler à la maison en famille, avec des enfants qui, enfermés comme nous, sont régulièrement à cran, en mal d’activités, je dois dire que c’est du haut vol.

À cet instant, comme chaque matin où je m’astreins à écrire, il y a ce fond sonore de dessins animés qui bourrine mon crâne. Il faut que je me dépêche parce que les enfants devant les écrans toute la journée, ça donnerait des mollusques.

Depuis quinze jours, c’est la fête du Marmiton. Mon fils m’a même dit : « pourquoi tu ne te reconvertis pas en pâtissière ? ». C’est vrai que je surnage au milieu des quatre-quarts, des crêpes et autres crèmes brûlées. Faire à manger, j’adore parce que je ne fais pas suffisamment de choses manuelles, à part taper sur les touches de l’ordinateur. D’ordinaire, je n’ai pas le temps. Là, je le prends mais du coup, au moment où le rythme de la vie est totalement dissolu, j’ai un sentiment accru de courir après le temps.

Entre deux machines à laver et un coup d’aspirateur, une partie de Tarot et de Cluedo, une dictée et une leçon d’anglais, je vais m’enfermer dans une pièce pour une visio-conférence, forcément ponctuée par quelques « maman !!!!!!».

Travailler deux heures d’affilée, d’une traite, sans être interrompue ? Une gageure.

Alors tous les conseils nous invitant à profiter de ce temps pour lire, se poser, regarder des films que l’on a raté et je ne sais quoi encore, j’avoue que je ne me sens pas concernée.

Télé-travailler en famille, je ne sais pas si les employeurs mesurent bien la performance. Certains ont oublié, d’autres n’ont jamais connu, d’autres encore s’en fichent royalement. Les récits sur la pression mise par les dirigeants sur les cadres qui turbinent de chez eux, avec enfants – imaginez l’ambiance dans les familles monoparentales…. Les femmes prennent plus cher, c’est sûr… –, on en trouve partout sur les réseaux. Pourquoi perdre une occasion de nous essorer ?

Bon, je me suis quand même mise au yoga. Question de survie. Vingt à trente minutes par jour, pour que le corps se souvienne qu’il peut bouger. Pour respirer aussi.

C’est vrai, j’ai réussi à lire un roman, La femme révélée de Gaëlle Nohant. Mais c’est vraiment parce qu’il est sublime, d’une écriture incroyable. Une histoire de liberté, ça m’a fait du bien. Sinon, je m’endors comme une souche le soir.

Mais franchement, « le temps pour soi », « retrouver le goût de la culture », blablabla, des millions de foyers ne sont pas en état. C’est potentiellement juste une dose de culpabilité supplémentaire – l’incapacité à répondre à l’injonction.

Nous sommes assignés dedans, pétris de l’anxiété du dehors. On prend cher. Le coût sur la santé mentale et physique se mesurera à la sortie sans doute – mais quelle est, où est la sortie ? L’enfermement est une situation totalement dingue, qui rend dingue. Elle l’est d’autant plus que nous sommes cloisonnés dans l’angoisse avec le décompte quotidien des morts et le bout du tunnel que l’on n’entrevoit pas.

Nous vivons suspendus.

Et pourtant, chaque jour, je me dis : quelle situation privilégiée que de ne pas aller travailler dehors en prenant des risques pour la santé ! Je pense aux infirmières, aux chauffeurs de bus, aux livreurs, aux boulangers… à toutes celles et ceux qui partent bosser la boule au ventre.

Je sais bien, depuis longtemps, que la dureté pour les un.e.s n’apaise pas la douleur des autres. Il y a de l’irréductible dans la souffrance. C’est comme si pour calmer le mal-être d’une femme harcelée par son collègue, on lui disait : mais tu sais que des femmes sont lapidées à mort au Pakistan pour adultère ? Ou à une famille qui vit à six dans un deux pièces : regardez votre chance, il y a pire, vous pourriez vivre dans un bidonville ! Absurde.

En fait, c’est l’inverse. L’expérience de la souffrance crée de l’universalité. Cela ne signifie pas que nous vivons toutes et tous la même chose, tant s’en faut, mais que la crise sanitaire et la méthode du confinement nous font ressentir, chacun, chacune, fut-ce à des intensités bien différentes, une part de violence. Et elle donne à voir une communauté de destin.

Albert Camus ne disait pas autre chose : « C’était la grande leçon de ces années terribles que l’injure faite à un étudiant de Prague touchait un ouvrier de la banlieue parisienne et que le sang versé quelque part sur les bords d’un fleuve du centre européen allait amener un paysan du Texas à verser le sien sur le sol de ces Ardennes. […] L’enjeu était une dignité commune ».

Clémentine Autain

(Merci à Cyril Pedrosa pour l’illustration)

AVEC LE CONFINEMENT, C’EST L’EXPLOSION DES VIOLENCES INTRAFAMILIALES

Par Clémentine Autain | 29 mars 2020

Vendredi après-midi, à Tremblay-en-France, un père a battu à mort son enfant. L’homme a roué de coups son fils de six ans, retrouvé en état de mort cérébrale par les secours, appelés par la mère, témoin de la scène comme ses autres enfants. 

À l’annonce du confinement, comme vous peut-être, j’ai vite pensé à toutes les violences intrafamiliales qui risquaient d’augmenter. Le confinement place les familles dans une situation d’isolement et de stress évidemment propices à l’augmentation de ce type de drames. Au contact étroit et permanent avec l’enfant, le parent qui vit la situation de confinement comme un accélérateur d’angoisses et de pathologies diverses peut plonger dans l’agression violente avec davantage de rapidité et d’intensité. Enfermés, les enfants ne peuvent plus compter sur les signaux d’alerte qui, d’ordinaire, sont susceptibles de s’enclencher à l’école, chez le médecin, grâce à des amis.

En temps normal, si j’ose dire, un enfant meurt tous les cinq jours sous les coups de l’un de ses parents, selon un rapport de l’IGAS (Inspection générale de l’action sociale) remis en avril 2019. Un chiffre sans doute sous-estimé puisqu’il ne tient pas compte des meurtres non révélés, des nouveaux nés tués à la naissance. On constate toujours, avant le geste létal, des violences antérieures répétées. Le coup fatal n’arrive pas du jour au lendemain, il s’inscrit dans un processus d’humiliations psychologiques et d’agressions physiques. Les parents violents, à égalité entre les pères et les mères (en particulier dans les familles monoparentales), souffrent souvent de troubles psychiatriques ou d’addictions. Et les violences conjugales constituent un environnement favorable à l’enfance maltraitée. 

En période de confinement, tout s’accélère. Le ministre de l’intérieur Christophe Castaner a révélé, lors d’une émission spéciale de France 2 sur la crise sanitaire (si spéciale d’ailleurs qu’aucun membre de l’opposition n’a eu le droit de s’exprimer, comme si la démocratie était elle-même confinée !), que les violences conjugales ont augmenté de 36% en une semaine dans la zone de la préfecture de police de Paris et de 32% en zone gendarmerie. À vrai dire, je n’avais pas imaginé un tel niveau de carnage. On observe d’importantes variations en fonction des territoires, le Nord étant plus touché que l’Ouest par exemple. À Reims, je lisais hier dans Le Parisien que ces violences ont représenté 40% des gardes à vue la semaine dernière !

Autant vous dire que le milliard que nous n’avons pas réussi à arracher au gouvernement après tant de mobilisation grâce à la vague #MeToo contre les violences conjugales me fait plus mal au bide que jamais. 

Les bonnes nouvelles ne viennent pas du gouvernement mais de la mobilisation sociale et citoyenne. La solidarité s’organise, c’est assez impressionnant. J’ai vu que la Fédération Solidarité Femmes, réseau de 67 associations spécialisées, vient de collecter 50.000 euros pour acheter des nuitées, des produits de première nécessité, de l’équipement informatique et téléphonique… Sur Twitter, par le biais de l’association Nous Toutes, des lieux d’hébergement chez des personnes volontaires tentent de se mutualiser. À des échelles micro-locales, des collectifs plus ou moins structurés viennent en aide, dans l’urgence, aux femmes et enfants en situation détresse. Oui, il y de l’auto-organisation ! Cela ne remplace pas des politiques publiques bien financées et qui se déploient à partir d’un maillage bien pensé, cela n’est pas aussi efficace que des réquisitions immédiates et en nombre suffisant de chambres d’hôtel par l’État pour les femmes violentées (eh oui, il faudrait oser l’incursion dans la propriété privée) mais c’est vital pour de nombreuses victimes. 

Le confinement implique de redoubler d’efforts.

Quand on ne maîtrise plus ses allers et venues, quand la liberté est à ce point malmenée, quand la vie sociale est réduite à presque rien, quand tout se ferme, il y a un prix à payer sur la vie humaine. C’est pourquoi le confinement est une méthode qui n’est pas seulement coûteuse du point de vue économique. Elle a son revers de mise en danger psychologique et de violences démultipliées. Je parlais hier avec une aide-soignante qui me racontait tous les cas qui arrivaient dans son hôpital pour tentative de suicide, notamment par défenestration. 

Les dégâts vont être terribles. Je me demande si au sommet de l’État on a anticipé ces graves dommages de la méthode de confinement face au Covid19. Je pense aux situations les plus extrêmes mais aussi aux méfaits sur l’état physique et mental de nombre de nos concitoyen.ne.s. Les pouvoirs publics vont-ils organiser une réponse, un accompagnement, une hausse de la prise en charge et des soins ? Ou l’austérité et le chacun pour soi vont-ils encore tout emporter ?

Le Premier ministre a annoncé hier que nous repartions pour quinze jours d’enfermement. Au moins. Si le plan de sortie n’est pas rondement mené, notamment par une production organisée et anticipée – matériels pour les hôpitaux et la protection au travail, kits de tests massivement disponibles -, je redoute que nous soyons encore confinés pour un long moment, sauf à prendre le risque de sortir de cette situation sans être prêt d’un point de vue sanitaire. Or, pour ne prendre qu’un exemple, mais il est symptomatique, l’entreprise Luxfer, la seule à fabriquer en Europe des bouteilles d’oxygènes dont nous avons cruellement besoin, n’a toujours pas été réquisitionnée : ses ouvriers continuent d’implorer l’État pour se remettre au travail. En écouter le gouvernement, à lire le grand entretient du ministre Olivier Véran aujourd’hui dans le Journal du Dimanche, je ne vois toujours pas de plan précis, global, pour nous conduire au dé-confinement. C’est flou, dramatiquement indigent.

J’appelle à la discipline en matière de confinement parce que nous n’avons pas le choix. Si au mois de janvier, les choses avaient été autrement envisagées par l’État, nous n’en serions pas à recourir à cette méthode d’un autre temps et à ses effets désastreux. Mais nous en sommes là…. Je termine en rappelant deux numéros verts d’urgence : le 119 pour l’enfance maltraitée et le 3919 pour les violences conjugales. Et en envoyant tout mon courage et ma solidarité à celles et ceux qui sont assignés chez eux dans un foyer maltraitant, avec un parent ou un conjoint violent.

Clémentine Autain

COVID-19, Ce miroir des fractures territoriales

Par Clémentine Autain | 28 mars 2020

Les régions périphériques, à l’échelle d’un pays comme du monde, sont les premières victimes de la pandémie. Comme la santé de chacun.e dépend de la santé des autres, allons-nous enfin avancer vers un monde solidaire et coopératif, plus soucieux de la vie humaine que des marchés financiers ?

Je suis inquiète pour la Seine-Saint-Denis, mon département, touché comme toute l’IÎle-de-France par la vague épidémique. Je dis « comme » mais en réalité, j’ai en tête les inégalités sociales qui frappent la population de notre territoire populaire. Le système de santé du 93 n’est pas celui de Paris. Il y a un an, avec douze de mes collègues parlementaires, toutes tendances politiques– c’est dire combien le réel est grave -, nous avions tiré la sonnette d’alarme dans une tribune adressée au Premier ministre (http://www.leparisien.fr/seine-saint-denis-93/la-faillite-des-politiques-de-sante-en-seine-saint-denis-est-sans-appel-03-03-2019-8023635.php). En Seine-Saint-Denis, la densité de médecins généralistes est inférieure de 30 % au taux national. Plus de la moitié des communes du département se trouvent en zone prioritaire de lutte contre la désertification médicale. Les hôpitaux se révèlent largement sous dotés au regard du volume de patients accueillis. Les services y sont, pour la plupart, en sous-effectif et manquent de matériel pour assurer leurs missions.

Ce constat, c’était avant… Avant que le coronavirus ne débarque. Et maintenant, Romain Dufau, chef du service des urgences de Jean Verdier à Bondy, nous dit dans Le Monde qu’il n’y a plus une seule place de disponible en réanimation dans notre département (https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/03/26/il-n-y-a-plus-une-seule-place-de-reanimation-dans-le-93_6034502_3244.html). J’ai immédiatement interrogé le préfet qui s’est montré rassurant, le 26 mars, mettant en avant des efforts de restructuration ayant permis d’ouvrir des places. Je ne sais pas quelle est la situation exacte à cet instant où j’écris mais à l’évidence, nous touchons à l’os. Je m’inquiète d’autant que, même si la Seine-Saint-Denis présente l’atout de sa jeunesse, le virus est plus agressif envers les populations qui ont des troubles cardio-vasculaires ou du diabète de type 2. Or ces maladies touchent nettement les milieux les plus défavorisées, qui sont surreprésentés en Seine-Saint-Denis.

Alors j’enrage.

J’enrage encore et toujours contre des décennies de casse de l’hôpital public. J’enrage face à l’inaction des gouvernements successifs pour combler la rupture d’égalité qui frappe la Seine-Saint-Denis. Le résultat aujourd’hui est morbide. Il l’est d’autant plus que le pouvoir n’a pas anticipé la production pour que des tests soient disponibles dès le début en masse, avec du matériel, masques ou respirateurs, en nombre suffisant. Et comme je ne vois pas venir le plan de fabrication avec les réquisitions nécessaires, j’enrage plus encore… Et aussi parce que le confinement, ce n’est pas la même histoire dans un petit appartement insalubre aux Beaudottes que dans une villa dans un ghetto de riches. Le mal logement n’est pas d’ampleur égale entre Seine-Saint-Denis et les Hauts de Seine par exemple… Pourtant, les jeunes qui ont, un temps, continué à jouer au foot dans les quartiers populaires ont été regardés bien plus de travers que les Parisiens fuyant vers leur résidence secondaire, au risque de déménager le virus. Les uns ont pris des amendes, pas les autres. Comme s’il n’y a pas d’inégalités entre les territoires de la maison dans laquelle nous sommes aujourd’hui enfermés.

La pandémie nous plonge dans un paradoxe : alors que nous sommes assignés à résidence dans un petit espace, notre intérieur, nous sommes projetés dans la mondialité. Parce que nos sorts sont scellés. Nous avons conscience que si nous n’empêchons pas partout à travers le monde le virus de prospérer, nous continuerons de vivre dans la peur et le risque de contagion. Or les différentes régions du monde ne sont pas à égalité pour faire face au Covid-19.

Je pense d’abord à l’Afrique. Ce continent a pour l’instant semblé épargné par la pandémie. L’extrême jeunesse de sa population – l’âge médian y est de 19,7 ans contre 43 en Europe – a peut-être rendu optimiste. Mais le coronavirus arrive, à grands pas. « Il faut se préparer au pire », a affirmé cette semaine Adhanom Ghebreyesus, à la tête de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Il appelle à « se réveiller » face à cette « bombe à retardement » africaine (https://www.france24.com/fr/afrique/20200327-lentretien-coronavirus-afrique-oms-moeti-evolution-preoccupante). Le dernier bilan que j’ai lu marque le début de l’épidémie : 40 pays touchés, surtout l’Afrique du Sud, le Ghana et le Burkina Faso, 3.426 cas détectés officiellement, 73 morts. Dans de nombreux États, le confinement est enclenché. Mais les difficultés sont multiples. Populariser les gestes barrière n’est pas simple quand ce ne sont pas leurs conditions concrètes d’application qui sont matériellement inaccessibles. Comment se laver les mains quand on n’a pas accès à l’eau ? Et les économies sont si fragiles que le confinement n’est pas à la portée du grand nombre : « la plupart des gens mangent le soir ce qu’ils ont gagné la journée car ils n’ont aucune ressource pour survivre, ni épargne, ni patrimoine », comme le relève Alexandre Augier, directeur général d’une OMS santé, Alima (https://kivupress.com/11716-coronavirus-lafrique-risque-davoir-du-mal-a-faire-face-a-la-pandemie/). Face au virus, il faut aussi prendre la mesure des facteurs de complications en Afrique liés au paludisme, à la malnutrition ou encore au VIH, contracté par 15% de la population. Surtout, le système de santé est extrêmement fragile et absolument pas prêt à faire face. On compte en moyenne un médecin pour… 10.000 personnes ! Au Japon par exemple, c’est 134. Prenons les unités de soins intensifs : il en existe 1.000 en Afrique du Sud pour 57 millions d’habitants quand la France en possède… 200.000. Cette comparaison de chiffres donne le vertige et toute la mesure des inégalités à l’échelle mondiale. Difficile de faire des projections mais il est clair que la situation africaine est terriblement dangereuse. Le chef de la cellule riposte au Covid en RDC, le Dr Jean-Jacques Muyembe, estime que le taux de mortalité pourrait atteindre 15% de la population. Effroyable.

Alors si nous ne sommes pas capables d’organiser un couloir sanitaire, d’aider les pays africains à produire le matériel manquant – notamment des respirateurs et des masques –, d’en acheminer, nous courons vers une immense catastrophe humanitaire. Les milliards se débloquent pour les banques, pour sauver la finance, mais où est le partage, la prise en charge internationale visant le bien commun ?

Vous savez quoi ? J’enrage.

Alors je regarde à un autre bout du globe, les États-Unis. Nous sommes au cœur de cet Occident arrogant qui s’est vautré dans le néolibéralisme le plus agressif. À New-York ou en Louisiane, le virus galope. Le pays a dépassé les 100.000 cas, dépassant la Chine (81.000 cas) ou l’Italie (83.000 cas). Donald Trump a d’abord pris de haut le virus, pariant comme Boris Johnson en Grande-Bretagne sur l’immunité collective, avant de faire volte-face. Le confinement n’est pas total et le Président a déjà appelé à une reprise graduelle de l’activité. Il faut dire que l’économie a sévèrement plongé, avec une explosion de la demande d’allocation chômage – +1000% ! Un record historique. Le vice-président du Texas a donné à voir le visage du cynisme le plus cru Outre-Atlantique : « les personnes âgées devraient consentir à mourir pour sauver l’économie » (sic). Pendant ce temps, le défaut de protection en matière de santé produit ses premiers ravages. Les témoignages circulent sur les montants astronomiques devant être réglés pour être soigné. Un reportage publié la semaine dernière dans le magazine Time évoquait une facture de plus de 34 000 dollars américains pour une patiente du Massachusetts qui a été testée, puis traitée dans un centre hospitalier après avoir été contaminée par la COVID-19. Joie et bonheur de la privatisation de la santé… Et pendant ce temps-là, les ventes d’armes bondissent. Le shérif de Los Angeles, qui a décidé de fermer ce type de magasin, a écopé de deux plaintes du lobby et d’autres associations pro-armes (https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/28/coronavirus-aux-etats-unis-la-nra-saisit-la-justice-pour-garder-les-armureries-ouvertes_6034730_3210.html). Quand on pense que 16.000 personnes ont été tuées en 2019 par armes à feu… Et 24.000 suicides… Nous ne sommes pas égaux entre les territoires pour ne pas mourir fusillé par son voisin. Misère.

L’impression que l’Occident vit au Moyen-Âge me gagne… La modernité n’est pas là où la pensée dominante le croit. Dans un texte dont je vous recommande chaudement la lecture (https://reporterre.net/Depister-et-fabriquer-des-masques-sinon-le-confinement-n-aura-servi-a-rien#nb1), Gaël Giraud, chercheur au CNRS, explique que le Covid aurait dû rester une « pandémie un peu plus virale et létale que la grippe saisonnière, dont les effets sont bénins sur une vaste majorité de la population mais très grave sur une fraction. Au lieu de cela, le démantèlement du système européen et nord-américain commencé depuis plus de dix ans a transformé ce virus en catastrophe inédite de l’histoire de l’humanité qui menace l’entièreté de nos systèmes économiques ». Si avec ça, on ne remet pas en cause notre modèle de développement ! À bon entendeur…

Clémentine Autain

À LA CAISSIÈRE DE MON SUPERMARCHÉ

Par Clémentine Autain | 27 mars 2020

Chère madame,

Je ne vous connais pas, c’est la première fois que je passe à votre caisse. D’ailleurs, je me demande si vous êtes caissière de profession ou si vous avez été recrutée pour l’occasion, en raison de la crise sanitaire. En ce moment, on se fait des films sur tout.

Vous portez un masque, je ne vois pas vraiment votre visage. Vous êtes en première ligne, au charbon face au coronavirus. Il n’y a pas de plexiglas. La ministre du travail prétend pourtant que « c’est très efficace » pour que les caissières continuent de travailler. Je voudrais que vous ne preniez aucun risque pour votre santé.

Il est 13h30, les gens font la queue à un mètre de distance, il n’y a pas grand monde. L’ambiance du supermarché est totalement étrange, on sent la peur, la distance.

Je vous dis bonjour, je crois que vous esquissez un sourire puis vous passez méthodiquement tous mes produits dans la machine. Un geste répétitif qui n’est pas sans risques professionnels. Des douleurs dorsales, des lombalgies, des troubles musculo-squelettiques, une fatigue visuelle… Sans compter le bruit du « bip » qui se répète en boucle et doit porter sur les nerfs. Les allergies potentielles aussi, avec tout ce qui passe entre vos mains.

Avec le coronavirus, je ne vous vois pas comme d’habitude quand je fais mes courses. La crise sanitaire aiguise notre regard. J’ai même peur de trop vous observer, que vous ressentiez mon attention comme une inquisition. Je voudrais que l’on prenne soin de vous.

Comment vous dire merci ? Merci de tenir. Merci d’être là parce que nous ne pouvons pas vivre sans effectuer nos courses pour nous alimenter. Comment vous dire aussi à quel point je ne supporte pas cette société où les profits des uns se font sur le dos de la vie des autres. J’ai en tête un groupe de la grande distribution qui distribue 45% de son bénéfice net à ses actionnaires. Imaginez si ces sommes vous étaient redistribuées à vous, à celles et ceux qui triment dans l’économie réelle, qui encaissent ou qui livrent… J’ai vu hier soir sur Boursorama que les entreprises européennes se préparent à verser des dividendes records au printemps 2020. Un tel niveau d’indécence donne la nausée. Et le gouvernement laisse faire. Avez-vous suffisamment de temps, de courage ou de colère pour y penser ?

Vous faites un métier difficile et pourtant, la reconnaissance sociale ne se voit ni sur la feuille de paie, ni dans l’attitude de la foule de gens qui bénéficient de votre service au quotidien. Je me souviens d’un témoignage en 2008, « Les tribulations d’une caissière » d’Anna Sam, adapté au cinéma et en BD, dans lequel j’avais appris une expression courante chez les caissières : SBAM – Sourire Bonjour Au revoir Merci. On y saisissait la monotonie de votre travail, la cadence sans temps morts, toute la déshumanisation qui entoure votre profession, miroir de nos égoïsmes. J’ai mille fois entendu la défense des caissières contre l’arrivée des machines au nom du rapport humain. Mais s’interroge-t-on sérieusement sur la nature réelle de ce dit rapport humain avec les hôtesses de caisse ?

Je vous sens hyper-concentrée alors que vous passez mes achats les uns après les autres à toute vitesse – je n’arrive pas à suivre en remplissant mon caddie. À l’urgence habituelle, quand les gens sont pressés parce qu’ils travaillent, ont des dîners à préparer, un enfant à aller chercher à l’école, une baby-sitter à relayer, des gens à voir, des cours de gym ou de poterie, et que sais-je encore, se substitue l’urgence à sortir de là, cet endroit où le virus peut nous attraper à chaque coin de rayon, l’urgence à désengorger le supermarché pour espérer garantir un mètre de distance entre chaque personne.

Je jette un œil à l’ensemble des caisses : que des femmes. Comment oublier que votre métier est essentiellement féminin ? On dit un notaire, un trader mais rarement « un caissier » (ou alors c’est pour la Banque de France). Je me demande si vous travaillez à temps plein. Parce que votre métier, ce sont souvent des contrats partiels, avec toute la flexibilité qui va avec, les horaires décalés. Je me demande si vous avez des enfants, si vous les élevez seule, si vous habitez loin du magasin. Je m’interroge sur les contraintes multiples qui peuvent peser sur votre vie.

En finissant de remplir mon caddie qui déborde, je pense à Claudine, une caissière tremblaysienne que j’adore. Elle a plus de vingt ans de métier, elle est syndicaliste. Je crois qu’elle fière de son travail, de se rendre utile, d’arriver à rester avenante face à des clients trop souvent désagréables. Un jour elle m’a dit son salaire, j’ai eu honte pour mon pays. Votre métier ne propose guère d’évolution de carrière, c’est un des rudes aspects de l’emploi. Avez-vous d’autres projets ? Vous êtes jeune, peut-être étudiante en même temps. Je n’ose pas vous poser la question.

Un produit ne passe pas, un problème de code barre apparemment. Votre caisse s’est bloquée et je vous ai senti paniquer. Ce manque d’autonomie des caissières m’a toujours affligée. À la moindre complication, il faut appeler le ou la cheffe de caisse qui vient avec sa clé pour dépanner. Comme si vous ne pouviez pas avoir accès à l’autonomie, comme si vous deviez être sous surveillance continue.

J’observe qu’une caméra est braquée en notre direction. Elle mémorise tout. En permanence. Les caméras sont nombreuses dans les magasins, vous ne pouvez pas y échapper. Attention à ne pas voler un coupon d’achat, la sanction pourrait être si lourde.

Vous sollicitez ma carte de fidélité. Je la sors en me demandant à quoi je suis fidèle. Je voudrais l’être à vous plus qu’au magasin. Mon combat, celui pour une société plus juste, émancipatrice, est pour vous ou il n’a pas de sens. Il est avec vous ou il sera voué à l’échec.

Je paie, je vous dis « prenez soin de vous » et je remonte avec mon caddie plein, grâce à vous et à tous les personnels de la chaîne de production.

À 20h, j’entends les applaudissements qui vont au monde de l’hôpital. J’attrape une casserole et je tape dessus en pensant aussi à vous. Je formule le vœu que la crise du coronavirus nous réveille collectivement sur la hiérarchie des valeurs, des métiers, des intérêts.

Je vous envoie tout mon courage, ma gratitude, ma sympathie.

Clémentine Autain