Fédération du peuple : chiche !

Par Clémentine Autain | 24 avril 2019

J’ai lu ce matin avec attention la longue interview donnée par Jean-Luc Mélenchon au quotidien Libération. En exergue, une proposition nouvelle du leader a sonné comme un bougé stratégique : JLM met en débat la création d’une Fédération populaire que la France Insoumise pourrait proposer au lendemain des élections européennes. Il s’adresse au peuple et aux autres forces de gauche, si l’on suit le fil des questions de Laurent Joffrin et des réponses de Jean-Luc Mélenchon.

Tout le monde perçoit bien le problème : une gauche autour de 30 % et dispersée, cela ne fait pas le compte pour rassembler le peuple et ouvrir une perspective de changement social et écologiste. Il faut donc recomposer, mais comment ?

Je suis totalement favorable à l’idée de franchir une nouvelle étape de rassemblement après les élections européennes. Nous le devons pour faire grandir l’espoir d’une alternative politique émancipatrice. Après la chute du PCF, l’effondrement du PS traduit une atomisation profonde du champ politique à gauche. Les partis issus du mouvement ouvrier, qui ont structuré la gauche au XXe siècle, ne sont plus des outils populaires suffisants pour penser et agir aujourd’hui. Il faut donc faire du neuf, sur le fond et sur la forme. Avec la conviction qu’à l’échelle de l’histoire, cette entreprise de refondation ne peut se mettre en œuvre en deux coups de cuillères à pot. Je pense qu’il est raisonnable d’assumer en la matière un peu d’humilité.

Sur ces décombres, c’est bien la France Insoumise qui a fait irruption avec les 19,5% obtenus par JLM à l’élection présidentielle. Dans un champ de ruines, dont le PS porte la dernière responsabilité avec l’ère Hollande, la FI est apparue comme un mouvement neuf. Mélenchon candidat ne considérait pas le mot gauche comme un sésame, à raison, mais sut alors énoncer une proposition et faire vivre un profil politique à la fois moderne et ancré dans cette tradition émancipatrice.

Pour comprendre ce qui peut nous propulser demain, il faut déjà comprendre ce qui a fonctionné en 2017. Jean-Luc Mélenchon a réussi à faire le plein des voix de la gauche radicale, ravivant les anciens bastions communistes, tout en attirant un électorat plus modéré, notamment de centres urbains, de nombreux déçus du PS. Cette martingale n’était pas acquise, elle méritait d’être consolidée. Par la suite, « le bruit et la fureur », aussi poétique soit la formule, n’a semble-t-il pas permis de maintenir l’attractivité de la FI auprès d’une partie de ses électeurs sans pour autant attirer un nouvel électorat. La FI se situe aujourd’hui dans les différentes enquêtes d’opinion en-dessous des 10%. On peut toujours discuter le travail des sondeurs mais difficilement contester le fait que la FI n’a pas connu l’ascension irrésistible que l’on aurait pu espérer, même si la FI reste pour l’heure en tête à gauche, ce qui lui donne en effet des responsabilités, comme le rappelle à juste titre JLM dans l’interview de Libération – et la FI peut bien sûr hisser plus haut que prévu son score avec Manon Aubry le 26 mai.

Il me semble que le chemin de l’espérance peut s’ouvrir si l’on retrouve, pour commencer, ce qui a fait la force de la campagne de JLM en 2017. Je suis également convaincue que le rassemblement que nous avons à construire ne peut advenir qu’à la condition d’assumer pleinement le pluralisme et de penser un fonctionnement démocratique qui ne soit pas le copié-collé des mécaniques pyramidales des partis du XXe siècle. Si le fonctionnement des partis d’hier ne doit pas être reproduit, il faut tout de même inventer des modalités démocratiques, sans lesquelles toute organisation risque de péricliter. En période de campagne électorale, un mouvement se doit de faire corps et d’agir sans avoir le nez rivé sur ce qui divise ou fait problème. Mais le reste du temps doit être celui de la consolidation d’un collectif qui est forcément traversé de nuances, de débats voire de conflits. Imaginer les médiations pour y faire face me paraît indispensable si l’on veut mettre en action durablement une force militante et ajuster sans cesse les options stratégiques et programmatiques. Le pluralisme et la démocratie ne sont pas que des cadres institutionnels, ils sont aussi des éléments de culture politique sans lesquels on ne peut agréger dans la durée, et donc gagner.

Pour être concrète, je veux dire un mot de l’idée que je me fais d’une éventuelle Fédération populaire. Dans feu le Front de Gauche, je me suis battue pour des adhésions individuelles, en vain. Au sein de la FI, je me suis à plusieurs reprises exprimée en faveur d’instances qui permettent d’inclure la pluralité politique et de mieux identifier les modalités de la prise de décision. Un mouvement politique peut-il sérieusement assumer de ne pas avoir de direction ? Je ne le crois pas, même si je plaide pour une direction polycentrique et non pyramidale, dans laquelle il pourrait y avoir différentes légitimités directionnelles et non une seule au sommet. La démocratie, dans le mouvement politique comme dans la société, ne peut se passer de médiations. Le PCF a payé cher la tentation de l’hégémonisme et un fonctionnement qui contredisait le parti pris démocratique du projet. Nous pouvons apprendre d’erreurs passées.
Ainsi j’imagine que la Fédération populaire dont nous avons besoin permettrait une implication individuelle, c’est-à-dire une adhésion directe possible pour chacune et chacun au tout que représenterait ce grand mouvement. Cette Fédération permettrait également aux différentes sensibilités politiques, sociales, citoyennes, culturelles d’y avoir leur place en tant que tel. Il faut associer et non vassaliser. Toute logique hégémonique débouche sur une perte d’impact dans la société parce que l’émetteur devient trop homogène. La tentation d’une centralité dominante se traduit aussi par un moins-disant sur le terrain de la réflexion collective car le pluralisme est une richesse, dans la mesure bien sûr où elle ne contrarie pas fondamentalement la cohérence d’ensemble.

Je reprends ici la formulation de Fédération populaire mais je la sais ambigüe. En effet, il est important de ne pas confondre le rassemblement à vocation majoritaire, ce qu’ont été le Front populaire et l’Union de la gauche en leur temps, et la force politique capable d’impulser cette dynamique. La confusion pourrait laisser entendre qu’il suffirait d’une seule force pour gagner la majorité, comme si une composante pouvait à elle seule représenter toute la gauche et le peuple.

Nous savons que le travail de reformulation d’un projet social et écologiste n’est pas abouti puisque nous n’avons pas encore gagné dans les têtes, dans la rue, dans les urnes. Pour mener ce travail, qui est en cours et qui ne part pas de rien, je suis convaincue qu’il faut ouvrir largement les portes et les fenêtres, sans arrogance ni mépris, avec convictions et recherche de cohérences nouvelles.

A la fin, c’est nous les femmes qu’on va gagner

Par Clémentine Autain | 24 mars 2019

La création culturelle donne toujours le parfum d’époque, son ambiance et ses obsessions, ses cauchemars et ses espoirs. Comme je suis passionnée de littérature contemporaine, c’est souvent sur ma table de chevet que j’y puise de l’inspiration. Cette fois, c’est au cinéma que j’ai été frappée par un symptôme du moment, en correspondance avec la vague #MeToo et cette nouvelle vague féministe qui exige liberté, respect, égalité : l’irruption des femmes sur des terrains qui leur étaient jusqu’ici bien fermés. Les imaginaires s’ouvrent et voilà que le « deuxième sexe » refuse l’humiliation et la soumission, prend son fusil, veut sauver le monde, assume sa part de féminité tout en visant le pouvoir.

Commençons par le plus loufoque et jouissif : Rebelles. Réalisé par Allan Mauduit, le film met en scène trois ouvrières à Boulogne-sur-mer, interprétées par le trio décapant : Cécile de France, Yolande Moreau et Audrey Lamy. Une ex miss Pas-de-Calais retourne vivre dans la caravane de sa mère, fuyant la Côte d’Azur et son compagnon violent. Elle cherche du boulot, les temps sont durs. Elle démarre dans une usine de boite de sardines. Un soir, le responsable de l’entreprise tente de la violer. Elle se défend, il en meurt. Avec ses deux collègues qui assistent au drame et découvrent un énorme sac de billets de banque, elle décide de le mettre en boites. S’ensuit une aventure rocambolesque, drôle, délirante dans lequel les femmes ne lâchent jamais prises, osent tout et s’affirment face à des hommes qui ont les codes et les clés du pouvoir. C’est avec leur énergie, leur genre, leur insoumission qu’elles trouvent les ressorts pour, in fine, empocher la mise. On pense au film de Despentes, Baise-moi, qui avait dès les années 2000 apporté ce regard trash avec un parfum de vengeance sur les rapports hommes/femmes. On pense surtout que cette alliance cinématographique du moment a tout d’un mélange entre #balancetonporc et gilets jaunes.

Dans un tout autre registre, le bloc booster américain Captain Marvel décoiffe les traditionnels héros de notre enfance. Mon fils me traine inlassablement pour voir ces films d’aventure où on se poursuit, on a peur, on se tue, on est encore menacé, on est prêt à tout et on va gagner. Du rythme, du sang, de la stratégie, des méchants et des gentils, tout ce que ma fille n’a pas spécialement envie d’aller voir – la prégnance des identités de genre étant passée par là. Mais dans Captain Marvel, c’est une femme, Carol Danvers, qui va devenir l’une des super-héroïnes les plus puissantes de l’univers. Et elle y arrive sans se couper de ce qui caractérise culturellement le féminin : les émotions. Son maitre lui avait pourtant intimé l’ordre d’oublier ses souvenirs, de ne pas ressentir, condition sine qua non lui dit-il pour espérer devenir un super-héros comme les autres. Mais voilà : c’est parce qu’elle ne se soumet pas à cette injonction qu’elle va dépasser le maître. Et gagner. La critique de ce film en tête du box office a eu vite fait de nous souffler cette idée neuve : la super-héroïne est l’avenir du super-héros. Nous sortons du superman de mon enfance sauvant les filles qui le regardent passives et enamourées, et des belles au bois dormant qui ne se réveillent que quand le prince charmant les embrasse. Les temps changent. Réjouissant.

C.A.

Abandon d’Arjowiggins : l’Etat devient complice des briseurs de vies

Par Clémentine Autain | 6 février 2019

J’ai pu en faire le constat ce matin, avec émotion, en me rendant en Seine-et-Marne, à Jouy-sur-Morin. J’y venais soutenir les plus de 200 salariés de l’usine d’Arjowiggins qui ont perdu leurs emplois suite à la mise en liquidation judiciaire de l’entreprise. Blottis devant l’entrée, les dizaines de salariés présents racontent leurs vies à l’usine, certains avec plusieurs dizaines d’années d’ancienneté. L’incompréhension et la colère sont palpables, et la situation dans le bassin d’emploi local ne leur laisse guère d’espoir. Ici ce sont des familles entières, des villes et leurs commerces, des territoires qui sont impactés durement par cette fermeture.

Ces 200 salariés mis sur le carreau paient les pots cassés du jeu financier des grands groupes. Ceux qui peuvent acheter et vendre des usines à leur guise, sans jamais se soucier ni des salariés, ni du développement de l’outil de production. Encore pire, ces dirigeants, en jouant leurs profits sur le dos de centaines de familles, sont dans leur bon droit. Et si cela est possible, c’est bien parce que l’Etat et Bercy, après avoir donné gracieusement des centaines de millions d’euros d’aides publiques, détournent le regard de cette situation, ne répondent plus aux appels des salariés. Ils deviennent complices. L’ensemble des savoir-faire de cette entreprise, qui produit des papiers hautement techniques pour plus de 150 pays dans le monde (billets, papiers carte grise…) vont donc partir en fumée. Un nouvel exemple s’il en fallait de l’irresponsabilité du gouvernement en matière de stratégie industrielle pour notre pays.

J’adresse toute ma solidarité à ces salariés qui ont décidé de s’opposer à cette logique, et je pose une question écrite au gouvernement pour lui demander de rendre des comptes sur la fermeture de ce site, et d’agir rapidement pour son redressement.

➡️ Pour les soutenir, voici une cagnotte en ligne : https://www.leetchi.com/fr/c/wKDKe3d5

 

 

La guerre, c’est la paix. Le coup d’Etat, c’est la démocratie.

Par Clémentine Autain | 25 janvier 2019

Les dernières nouvelles qui nous viennent du Venezuela marquent un tournant dramatique. En s’auto-proclamant Président par intérim, le responsable de l’opposition Juan Guaido accentue la crise politique dans ce pays. Les risques d’affrontements civils sont avérés, avec des conséquences qui seraient démesurées dans une région au contexte politique déjà marqué par un autoritarisme croissant et le fort recul des mouvements progressistes.

Les prises de position des Etats-Unis et de leurs alliés se sont succédées cette semaine, et l’Union Européenne a rejoint le concert des voix en faveur d’une opposition qui agit par coup de force avec le soutien de nations impérialistes. Les grandes difficultés économiques que subit le peuple vénézuélien et la restriction de ses libertés amènent à la contestation du pouvoir. Seules de nouvelles élections démocratiques peuvent amener à la proclamation d’un nouveau président. S’en affranchir s’appelle un coup d’Etat, et l’empressement de Washington à reconnaître un nouveau président en dehors de tout processus démocratique est l’expression de l’ingérence des Etats-Unis, piétinant une nouvelle fois la souveraineté d’un pays d’Amérique latine.

Par un simple tweet, Emmanuel Macron tourne le dos aux positions de la diplomatie française dans cette région, et s’aligne totalement sur la politique étrangère de Trump et de Bolsonaro. Cela constitue une nouvelle étape dans une convergence qui veut mettre au pas les voix discordantes. La recette est connue : ingérence pour avancer les intérêts des puissants au prix du monde populaire, de ses droits et libertés, de sa capacité à déterminer par lui-même son avenir politique.

« FIN DE MOIS, DÉBUT DU NOUS » 

Par Clémentine Autain | 12 janvier 2019

Aujourd’hui, j’ai pris le temps de la discussion à Sevran. Le pouls est pris : la colère domine et s’exprime dans des formes que je n’avais pas entendues jusqu’ici. Dans la bouche des unes, des uns et des autres, de retraités, fonctionnaires, employés ou encore chômeurs, la sentence est éminemment sévère. Les mots entendus à l’égard de Macron et du gouvernement m’ont parfois stupéfaite par leur tranchant, leur dimension sans appel. En même temps, hier encore, le Président expliquait sans fard que les Français n’avaient pas suffisamment le sens de l’effort… !

Une dame m’a dit : le Président prend les Français pour des poubelles. Mais ce n’est pas seulement le mépris du Président ou des ministres qui est pointé du doigt, c’est aussi, surtout, la vie chère et la difficulté toujours plus grande à finir le mois comme à se projeter dans un avenir meilleur, pour soi et pour ses enfants. La grande régression qui s’accélère sous l’ère Macron s’éprouve concrètement au quotidien. Le pouvoir en place qui répond par l’arrogance et la répression à la vague des gilets jaunes ne fait qu’accroître le sentiment de révolte qui parcourt le pays, bien au-delà des gilets jaunes en lutte.

Ce qui était clair également, c’est que la présentation médiatique dominante qui transforme le mouvement des gilets jaunes en simple manifestation de casseurs ne passe pas. Un homme m’a dit : et pourquoi ils ne parlent pas de ce jeune qui a perdu un œil dans les violences policières ? J’en ai d’ailleurs fait l’expérience amère hier en participant à une émission de télévision, qui passera ce soir et demain sur France 5, où je faisais notamment face à Jean-Michel Apathie. Impossible ou en tout cas très difficile de sortir des clous d’un débat orienté à la faveur du gouvernement qui a intérêt à tout focaliser sur les violences. Pour commenter cette semaine d’actualité, il était attendu mes réponses sur la violence côté manifestants, la cagnotte pour le boxeur ou encore des propos complotistes tenus sur Konbini. De l’appel à tirer de Luc Ferry ou des provocations de Castaner, il n’était pas question. Des conditions de la désescalades, il fut bien difficile de parler. Comme si la sortie de crise, forcément politique, n’était pas l’enjeu majeur dont tous les plateaux télévisés devraient parler du matin au soir.

Si la défiance s’exprime version XXL, quel changement des institutions ? Si la dureté de la vie se dénonce à grands cris, comment améliorer les conditions de vie du grand nombre ? Si la taxe sur la carburant est injuste, quelle réponse au défi climatique ? À ces questions, comme à d’autres, nous avons une cohérence de réponses. Et, contrairement à la petite musique ambiante qui cherche à tout brouiller pour mieux perpétuer le pouvoir en place, cette cohérence de projet est aux antipodes de l’extrême droite.

Oui, la force de la contestation est une condition pour une rupture avec les politiques qui échouent depuis des décennies et font toujours plus de dégâts. Reste à créer les conditions d’une issue progressiste. Gambergeons, agissons, avançons !