Macron cramponné à droite toute… Avanti popolo !

Par Clémentine Autain | 12 janvier 2020

Emmanuel Macron a tranché. Le bulldozer de la « réforme » des retraites ne saurait s’arrêter, les aspirations populaires doivent être écrasées. Le Président et le gouvernement ne céderont pas aux colères populaires, ils ne bougeront pas devant le désaveu d’une majorité de Français entêtée depuis plusieurs mois à rejeter son projet sur les retraites. La durée et l’ampleur inédites de la mobilisation sociale auraient dû inquiéter et faire bouger les lignes au sommet de l’État. Que nenni. Même les efforts de la CFDT à chercher une éventuelle porte de sortie avec le retrait de l’âge pivot n’ont pas ébranlé la raideur au sommet. Le gouvernement avance sans sourciller. Il a bel et bien déposé devant le Conseil d’État son projet, intact dans ses grandes lignes de force si contestées, et annoncé un calendrier d’adoption. Que les grévistes tiennent tête après plus d’un mois de grève, que les manifestations soient toujours massives ne modifie pas leur position de fond. Ce choix est, pour une part, sidérant. Comment un pouvoir en place dans un régime démocratique peut-il à ce point s’asseoir sur une telle lame de fond de contestation ? Cet entêtement est évidemment empreint de cynisme. La fameuse stratégie du « pourrissement » repose sur l’espoir d’une usure liée à la dure réalité sociale : les catégories populaires en grève, en particulier les cheminots et les salariés de la RATP en pointe dans ce mouvement, ne peuvent pas tenir indéfiniment parce qu’il faut payer le loyer, se nourrir, ne pas sombrer financièrement. Les caisses de grève viennent à leur secours mais elles ne sont pas un puits sans fond, ce ne sont pas les hyper-riches qui vont les remplir. À près de quarante jours non payés pour les grévistes les plus actifs, évidemment que l’on commence à tirer la langue. La macronie estime que certains ayant déjà décroché, d’autres suivront par nécessité. Et qu’importe que les premiers à lâcher cessent la grève sans changer d’avis et en conservant un goût furieusement amer à l’égard d’un gouvernement qui n’entend rien. Qu’importe visiblement aussi qu’il affronte une détermination impressionnante dans le pays, rarement atteinte dans les dernières décennies. Le pouvoir en place se croit vainqueur. Ce n’est pas seulement le dogmatisme et le cynisme qui le poussent à avancer droit dans ses bottes. C’est aussi un calcul politique de court terme.

Les yeux rivés sur la présidentielle de 2022, Macron chercher à rejouer le scenario de 2017. L’enjeu majeur serait d’accéder au second tour en s’assurant un score supérieur à 20% et en espérant se trouver face au RN qui serait balayé car une majorité de Français n’est pas mûre pour donner les clés du pays à l’extrême droite. Ce qui change par rapport à 2017, se dit-on sans doute au sommet de l’État, c’est la base sociale à partir de laquelle le ticket d’entrée au second tour peut être obtenu. Siphonner la droite, voilà le crédo prometteur. Macron a conscience d’avoir perdu sa jambe gauche. Le « et de droite, et de gauche » s’est mué en deux ans en « à droite toute ». De cadeaux aux plus riches en politique ultra-répressive vis-à-vis des migrants, de propos méprisants à l’égard du monde populaire en impunité vis-à-vis des violences policières, les distances prises avec le cœur des principes associés à la gauche ont été franches. Les enquêtes d’opinion confirment aujourd’hui l’effet produit. Parmi ses soutiens, Macron a remplacé les électeurs de gauche par une partie de ceux de la droite qui l’apprécient de plus en plus – 40% lui font confiance en janvier, +10%. L’état de la droite classique, bien mal en point, ne permet plus de disputer sérieusement cette ascension de la macronie dans son électorat. Macron et Philippe enfourchent donc le pas et c’est pourquoi ils ne cherchent aucun compromis avec les syndicats, aucune inflexion vis-à-vis des critiques fermes et répétées venant des tréfonds la société. Alors qu’une grande mobilisation émaille encore la journée du samedi 12 janvier, l’annonce embrouillée du Premier ministre sur le report de l’entrée en vigueur de l’âge pivot à 64 ans, qui ne vaudra que pour celles et ceux partant à la retraite après 2027, ressemble à une diversion et ne change évidemment en rien la substance de la contre-réforme.

Ce choix conscient est éminemment dangereux. Il l’est d’abord pour le pays. Croire que Marine Le Pen ne peut en tirer bénéfice est un pari d’une audace curieuse. Le divorce total de la macronie avec la partie modérée de l’électorat de gauche peut se traduire par un refus de ces électeurs d’arbitrer un éventuel second tour face à Marine Le Pen. Dans une hypothèse d’un duel Macron/Le Pen en 2022, les cartes ne seront pas les mêmes qu’en 2017. Et je pense à cet instant encore au remarquable ouvrage sur 1938 de Mickaël Foessel, « Récidives », où l’on voit combien la politique de Daladier, autoritaire vis-à-vis des grèves et manifestations, austère dans ses choix budgétaires et augurant une forme de néolibéralisme (le terme apparaît à cette époque), a préparé le terrain du fascisme alors qu’il se prétendait en être un rempart. Si le choix de Macron est dangereux, c’est aussi pour lui-même. Il pourrait être balayé, comme le fut François Hollande, ne pouvant même pas se représenter à force de mener une politique et de tenir des propos qui heurtent des franges toujours plus grandes de l’électorat. La victoire de Macron, s’il passe en force en imposant à la faveur d’une majorité purement parlementaire son projet sur les retraites, ne peut être qu’à la Pyrrhus. Elle laisserait des traces considérables dans les profondeurs de la société, de la colère et du ressentiment en masse. Oui, Macron pourrait être balayé.

L’enjeu de l’irruption d’une issue progressiste aux crises actuelles se pose avec une acuité et une urgence redoublée. Pour l’heure, la faiblesse et l’atomisation relatives de la gauche sociale et écologiste ne permet pas d’ouvrir une perspective. Mais le mouvement donne du grain à moudre. La justice sociale et l’égalité sont au cœur des revendications. L’ambition écologiste qui contribue à rebattre les cartes de l’alternative pour repenser le sens du travail et à faire société progresse dans les têtes mobilisées. Il y a donc une accélération des potentialités du côté de l’émancipation humaine. De ce côté-là, il est possible de déjouer les scénarios effrayants dont on nous rabâche les oreilles, comme si le duel Macron/Le Pen était inéluctable. Or des millions de Français ne veulent ni de l’un, ni de l’autre, et cherchent, agissent, inventent progressivement les coordonnées d’une solution émancipatrice. C’est pourquoi l’heure est grave et l’heure est grève. Et l’espoir est permis. L’espoir que le nombre vienne percuter les rêves de domination du pouvoir en place en imposant une défaite au gouvernement sur les retraites. L’espoir qu’un réagencement du champ politique dans la gauche écologiste s’opère pour déjouer le pire et offrir un horizon tangible de victoire. Chaque minute passée au côté des grévistes, dans les manifestations, à écouter les mots et les slogans de la révolte donnent l’énergie pour bousculer les routines. La conscience que nous devons nous y mettre massivement, en déployant toutes les convergences possibles pour faire échouer les petits calculs funestes de la macronie, doit prendre le dessus. Avanti popolo !

Inspirée/Expiré #10 : «Nous sommes les partageux et nous avons raison de dire que c’est possible.»

Par Clémentine Autain | 12 décembre 2019

Gloria Mundi

Par Clémentine Autain | 11 décembre 2019

Alors que je regarde Ariane Ascaride dans C Politique, si juste comme toujours, je vous invite vraiment à aller au cinéma voir Gloria Mundi. Le dernier film de Robert Guédiguian saisit le réel contemporain du point de vue des perdants. Il dévoile les logiques à l’œuvre dans le monde populaire, les façons de vivre ou plutôt de survivre face aux pièges du néolibéralisme. C’est une version sombre, pessimiste du réel que nous livre le réalisateur engagé, comme pour mieux nous transmettre la colère. S’y déploie le drame de la reproduction, à la fois sociale et personnelle.
Sylvie, tout juste grand-mère d’une petite Gloria, fait le ménage la nuit dans les cabines de paquebots. Elle a élevé ses deux filles avec Richard, chauffeur de bus, qui n’est le pourtant pas le père de la première. Gloria connaitra-t-elle son grand-père biologique ? Il vient justement de sortir de prison. Le nouveau-né est l’occasion de retrouvailles aussi difficiles que touchantes mais les tensions s’accumulent vite. Les parents de Gloria rêvent d’indépendance et cherchent à trouver leur place dans un monde du travail saturé et précarisé. Mathilde enchaine les CDD comme vendeuse, Nicolas est chauffeur chez Uber. Les galères surviennent vite, rien ne semble payer, joindre les deux bouts est mission impossible. L’autre fille de Sylvie, Aurore, s’en sort apparemment mieux avec son compagnon Bruno : pour être du côté des gagnants, ils sont prêts à mépriser et arnaquer les autres. La relation entre les deux couples va prendre une tournure inattendue. Et, finalement, c’est la descente aux enfers pour tous.
Ce film touche par son histoire et par son interprétation remarquable. Aux côtés de Jean-Pierre Darroussin, Ariane Ascaride, qui a obtenu le prix d’interprétation à la Mostra de Venise, joue avec une justesse magnifique cette femme qui refuse de faire la grève et qui est prête à tout pour sauver sa famille. Après « Sorry we missed you » de Ken Loach, l’alerte apparaît éminemment politique. Dans cette société déshumanisée, où la concurrence et la réussite individuelle sont sacrées, où la précarité et la débrouille sont le lot commun des dominés, il n’y a pas d’issue. Dans le climat de révoltes sociales qui est le nôtre, ce film noir donne la rage de se battre pour un autre horizon, émancipateur.

Clémentine Autain

Inspirée/Expiré #9 : Retraites, Grève, 5 Décembre, Dans la rue !

Par Clémentine Autain | 3 décembre 2019

Contre la résolution Maillard, qui amalgame antisionisme et antisémitisme

Par Clémentine Autain | 3 décembre 2019

Aujourd’hui, l’Assemblée nationale se prononce sur une résolution dite Maillard qui, au nom de la lutte contre l’antisémitisme, entend faire adopter par la France la définition de l’antisémitisme formulée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste. Les exemples de ce qui de ce fait, demain, pourrait alors être condamné sont inquiétants car ils tissent un lien entre critique de la politique menée par Israël et antisémitisme.

Je partage sans réserve le combat contre l’antisémitisme dont nous savons qu’il progresse tragiquement en France aujourd’hui. Ce combat est le mien. Cette résolution dite Maillard ne contribuera pas à faire reculer l’antisémitisme : elle amalgamera antisionisme et antisémitisme. C’est d’ailleurs ce que développe la très juste tribune d’intellectuels juifs parue dans Le Monde (voir ci-dessous).

En associant critique de la politique israélienne et haine des juifs, en faisant peser sur l’expression d’une parole politique l’ombre infamante du racisme, en pénalisant finalement la pensée critique, en allant jusqu’à nier l’antisionisme de nombreux juifs, cette résolution fait fausse route. Avec elle, pourront être considérés comme antisémites celles et ceux qui s’engagent en faveur d’une solution binationale au conflit israélo-palestinien ou qui condamnent la politique d’apartheid menée par Israël.

Il y a une semaine, Israël expulsait le directeur américain de l’ONG Human Right Watch car celui-ci invitait les entreprises à se retirer des colonies israéliennes jugées illégales par l’ONU. Au même moment, les États-Unis de Trump franchissaient une terrible ligne rouge en reconnaissant comme légale la colonisation. Dans ce contexte, l’extrême droite israélienne au pouvoir continue de vouloir faire taire les oppositions politiques pour mieux poursuivre son entreprise de domination du peuple palestinien. Cette résolution entre en résonance avec la volonté du gouvernement israélien de faire passer les Palestiniens pour des antisémites. Elle s’inscrit dans le prolongement de la parole du président Macron qui a affirmé que « l’antisionisme est la forme réinventée de l’antisémitisme ». On ne s’étonnera pas qu’elle soit proposée par un député qui a tenu en mai dernier une conférence avec le Président des colonies du nord de la Cisjordanie, colonisation pourtant condamnée par la France depuis 1967 et jugée illégale au regard du droit international.

C’est la justice, la liberté, les droits qui permettent de protéger tous les peuples opprimés et qui fondent le combat contre toutes les formes de racismes. En servant la polémique et en permettant de condamner une opinion politique, cette résolution abime tous les efforts en ce sens, alors qu’ils sont rendus impérieux si l’on veut à la fois lutter contre l’antisémitisme et dégager une solution de paix durable entre les Palestiniens et les Israéliens.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/12/02/appel-de-127-universitaires-juifs-aux-deputes-francais-ne-soutenez-pas-la-proposition-de-resolution-assimilant-l-antisionisme-a-l-antisemitisme_6021348_3232.html