L’impunité est un choix politique

Par Clémentine Autain | 28 avril 2020


La scène, glaçante, a largement circulé. Qu’en aurait-il été si quelqu’un ne l’avait filmée et si le journaliste indépendant Taha Bouhafs ne l’avait pas mise en circulation ? On y voit deux policiers des Hauts-de-Seine, rigolards, sur le bord de la Seine à l’Ile-Saint-Denis alors qu’un homme s’est jeté dans l’eau pour fuir une interpellation. L’un d’eux dit : « Un bicot c’est ça, ça nage pas ». Et il ajoute : « Ça coule, tu aurais dû lui accrocher un boulet au pied ». Un peu plus tard, pendant peut-être trois minutes, on entend quelqu’un être frappé dans le fourgon et des policiers qui rient autour. 
Ces images donnent donc à voir des propos racistes et des faits de violence policière. Elles résonnent avec une sombre page de notre histoire, celle du 17 octobre 1961 où des Algériens avaient été noyés dans la Seine à Paris. Elles entrent en écho avec le tragique décès de Zyed et Bouna fuyant un contrôle de police, qui a embrasé les banlieues populaires en 2005. Les drames ne sont pas comparables mais ce qui fait répétition doit nous interpeller. Car les scènes rapportées ou filmées de ce type de discriminations, insultes, agressions de la part de force de l’ordre vis-à-vis d’une partie de la population ne sont malheureusement pas isolées. 
Les propos racistes et violents de la part de policiers doivent être sanctionnés, vite et fort. Le ministre Castaner a annoncé la saisie de l’IGPN. Trop souvent, les affaires s’y trouvent ainsi enterrées. C’est au gouvernement d’agir. C’est à lui de prendre en considération ce qui relève d’un problème structurel pour que le maintien de l’ordre se fasse toujours dans le cadre républicain, en garantissant nos valeurs fondamentales. L’impunité est un choix politique. Il ne peut produire qu’un seul résultat : une amplification de ces actes intolérables et une défiance toujours accrue vis-à-vis de la police. 

Clémentine Autain

La politique de l’uppercut

Par Clémentine Autain | 27 avril 2020

La nouvelle est tombée samedi soir, comme un énième coup porté au pouvoir législatif si malmené sous ce quinquennat macroniste. Le débat et le vote sur le plan de déconfinement, initialement prévus dans deux semaines, se tiendront finalement demain, dans des conditions qui n’ont plus rien à voir avec la démocratie mais tout avec sa seule mise en scène.

Assemblée en format très réduit (13% de députés présents), un après-midi seulement de discussion, sur des annonces qui, si elles sont du même acabit que la réouverture des classes, annoncent le désastre. Quelques minutes pour découvrir un texte, se faire son avis, et voter. A l’impossible nul n’est tenu : le réflexe va l’emporter sur la réflexion, la consigne sur la conscience, le monologue de l’exécutif sur le nécessaire dialogue sanitaire.

Il y a deux semaines, Emmanuel Macron nous annonçait que l’épidémie ne saurait affaiblir notre démocratie, ni mordre sur quelques libertés. Balivernes ! Ce sont les uppercuts du gouvernement qui mettent à terre la démocratie, et les molaires du macronisme y laissent toutes leurs marques.

Clémentine Autain

Depuis quand la responsabilité de scolariser les enfants est-elle laissée au libre arbitre des parents ?

Par Clémentine Autain | 26 avril 2020

Dans un ensemble très cafouilleux, comme à son habitude maintenant, le gouvernement a annoncé le retour à l’école le 11 mai. Ce sera progressif, nous dit-on, mais on ne connaît pas encore les modalités de cette reprise petit à petit. Les parents sont légitimement inquiets des conditions sanitaires d’un retour de leurs enfants dans les classes. De l’incapacité de l’État à organiser la production de matériel aux injonctions contradictoires au sein de l’exécutif, la défiance à l’égard du pouvoir s’est installée dans le pays. Or c’est à la puissance publique de donner un maximum de garanties. En l’occurrence, le conseil scientifique vient de rendre public son avis : il préconise une rentrée en septembre. Raison supplémentaire d’affoler les parents… Une large majorité d’entre eux indiquent dans les enquêtes d’opinion qu’ils ne mettront pas leurs enfants à l’école le 11 mai.

J’alerte ici sur les dangers du principe annoncé par le gouvernement pour cette reprise de l’école : la base du volontariat. Depuis quand la responsabilité de scolariser un enfant est-elle laissée au libre arbitre des parents ? Est-ce à chaque foyer d’évaluer le danger sanitaire ? Le ministre Blanquer avance le fait que ce n’est pas l’école qui est obligatoire mais l’instruction. La fameuse « continuité pédagogique » serait donc assurée par le biais du numérique. Vaste blague… Le gouvernement affiche son mépris vis-à-vis du décrochage massif engendré par la déscolarisation physique. Sans cours collectifs dans un établissement, le creusement des inégalités sociales ne peut que s’aggraver.

Au fond, la macronie renvoie inlassablement à la responsabilité des individus. D’ailleurs, a prévenu Emmanuel Macron dans l’une de ses dernières allocutions, si les conditions du déconfinement ne sont pas réunies le 11 mai, ce sera de la responsabilité de celles et ceux qui n’auront pas respecté les gestes barrières. Manière grossière de se défausser… À l’école, même façon de voir : organiser le retour sur la base du volontariat, c’est faire faire porter la responsabilité sur les familles. C’est un coup de canif porté au service public de l’éducation et au principe de l’instruction obligatoire.

La décision devrait relever de l’État, en s’appuyant sur une large concertation des scientifiques, des représentants des parents d’élèves et des personnels éducatifs. C’est l’État qui doit être garant des conditions sanitaires et de l’organisation du parcours éducatif. C’est l’État qui, ayant décidé la reprise, aurait dû mettre en oeuvre le retour à l’école prioritairement selon des critères transparents et déterminés par l’intérêt commun.

L’école, les enseignants et tous les personnels éducatifs, les élèves et les familles sont livrés à eux-mêmes. Le gouvernement apparaît étranger aux principes fondateurs de notre République. C’est dramatiquement consternant.

Clémentine Autain

Quand arrive le Covid-19, le roi est déjà bien nu

Par Clémentine Autain | 20 avril 2020

Après les deux prises de parole du Président de la République et du Premier ministre, le brouillard n’est pas dissipé. Le plan de production et le scénario de déconfinement semblent encore de bric et de broc, reposant principalement sur la discipline individuelle. Vous noterez que ces moments d’information ne sont jamais ouverts à la presse, ce qui permet au pouvoir d’éviter les questions précises ou dérangeantes. La crise sanitaire requiert pourtant un haut niveau d’exigence démocratique.

La carte de l’humilité est brandie mais elle apparaît comme le masque des manquements de l’État. Le refrain du changement est entonné pour la énième fois par un Président qui, déjà candidat, promettait la « Révolution » (titre de son livre de campagne… si, si !). Derrière la répétition de communication, les actes se trouvent conformes aux vieilles recettes.
Je ne dis pas qu’il est simple de faire face à la pandémie pour le pouvoir en place, qui hérite en partie du démantèlement de nos lits et personnels dans les hôpitaux ou des difficultés de production – nous le savons, c’est sous l’ère Hollande que le stock de masques a été détruit. Pour autant, la macronie a poursuivi et même accéléré, depuis le début du quinquennat, la recherche de rentabilité du monde de la santé, les délocalisations de nos capacités productives et l’application dogmatique de l’austérité budgétaire qui broie les biens communs.

Quand arrive le Covid19, le roi est déjà bien nu. Et le temps de réaction du pouvoir a marqué un retard coupable. Nous le savons, le gouvernement n’a pas su anticiper, organiser la fabrication du matériel indispensables, des tests aux masques, en passant par les respirateurs ou les gants. Que des entreprises comme Luxfar, Farmar ou Peter surgical, qui produisent du matériel nécessaire, ne soient toujours pas nationalisées ou soutenues pour une reprise est proprement hallucinant La France est passée en trois mois de quatre à huit millions de masques. Pas de quoi pavoiser ! Je reste abasourdie qu’une puissance économique comme la France puisse se retrouver dans une telle situation.

Tout ça pour dire que nous avons en France non seulement un gouvernement du monde d’avant mais aussi des amateurs au sommet de l’État.

Clémentine Autain

« Plus c’est gros, plus ça passe »

Par Clémentine Autain | 18 avril 2020

Vous vous souvenez du film les 400 coups de Truffaut ? Le jeune Antoine raconte que sa mère est morte pour justifier une journée d’absence à l’école. Un énorme mensonge. Et cette réplique culte : « Plus c’est gros, plus ça passe ». Hier à l’Assemblée nationale, face à la macronie, elle trottait dans ma tête.

Dans une ambiance décidément étrange, l’hémicycle étudiait le projet de loi concernant le budget rectificatif, dit PLFR2. Ce qu’il contient et ne contient pas est significatif : aucun changement d’orientation n’est à constater. Toujours les mêmes obsessions, le même cap. Certes, les prévisions de soldes publics pour l’année 2020 s’avèrent plus réalistes : les hypothèses macro-économiques reprennent contact avec la réalité, anticipant une grande récession. Mais ce qui est envisagé, ce sont seulement des aides a minima, c’est-à-dire de timides mesures de soutien pour compenser la baisse des revenus. Sur les 110 milliards d’euros sur lesquels communique le gouvernement, ne sont budgétés en réalité que 42 milliards d’aides directes. Car l’essentiel de ce plan consiste en un report d’impôt et de cotisations, qui ne constitue qu’un simple jeu de trésorerie.

Le choc va être d’une immense violence. Pour y faire face, le gouvernement ne pense décidément qu’à une chose : relancer le système et non le changer. J’en veux pour preuve quelques éléments hautement symboliques et structurants sur lesquels insoumis et communistes, nous avons bataillé. Commençons par l’ISF. Sa suppression par LREM a conduit à un manque à gagner pour l’État de 3,2 milliards d’euros par an. Et 5% des contribuables les plus riches à empocher 6.500 euros par an ! Le haut du gratin a même conservé 26.363 euros. En temps « normal », le niveau d’indécence est déjà au top mais là, en pleine crise sanitaire…. Cette somme, nous pourrions très simplement la récupérer : il aurait suffi hier de voter le rétablissement de l’ISF. En un clic sur nos pupitres, et nous aurions pu introduire un peu de justice de ce monde de brutes. La période est si tendue que mettre à contribution les plus riches, ce n’est pas du luxe. Mais ce fut trop pour le gouvernement et les députés LREM. Nos amendements sont restés sans suite et sans véritable réponse. « Ce n’est pas opportun », « cet argent sert à l’emploi et l’investissement », et patati et patata. Un rapport des plus officiels a pourtant bien montré que l’impact sur l’économie réelle de la suppression de l’ISF était nul. C’est juste un cadeau pour les plus riches. Point barre. Juste injuste. Et le pouvoir s’entête, même quand le désastre social s’amplifie gravement et s’étale au grand jour.

Alors nous avons continué en proposant, entre autres, le gel des dividendes. Le gouvernement pourrait le faire par simple ordonnance. Comme nous n’avons rien vu venir, nous avons suggéré avec des amendements, tous rejetés. Leur dogmatisme apparaît effrayant quand on regarde les sommes dont il s’agit : depuis le début de la crise sanitaire, Axa a versé 3,46 milliards d’euros de dividendes. Allianz ? 4,75 milliards. BNP ? 3,9. Total ? 1,8. Vivendi ? 697 millions. Lagardère ? 130,5. Veolia ? 283,5. Etc. Des milliards et des milliards auraient pu être affectés à autre chose qu’à rémunérer les actionnaires. Mais la volonté politique n’est pas là.

Il est intéressant de voir qu’un certain nombre d’annonces ne se retrouvent pas dans la loi de finances rectificatives. Où sont les sommes correspondant à la mise en place d’une prime exceptionnelle versée par l’État de quelques centaines d’euros pour 3 à 4 millions de foyers précaires annoncé par le député Laurent Saint Martin mercredi 15 avril sur France info ? Pas dans le marbre de la loi. Idem pour le versement à certains agents de la fonction publique d’une prime exceptionnelle d’un montant pouvant aller jusqu’à 1000 €, pour un montant total de 300 millions, annoncé le même jour sur Europe 1 par le ministre Darmanin.

L’obsession de la dette et de la compétitivité restent les normes de pensée intangibles de la macronie. Or la dette est un faux problème, un prétexte à tous les renoncements et aggravation des inégalités, un dogme européen totalement mortifère. La dette peut et doit être effacée par un jeu d’écriture. La Banque centrale européenne (BCE) devrait être l’outil qui permet de racheter la dette des États et de la transformer en dette perpétuelle à intérêt négatif. C’est la solution que nous prônons pour redonner de l’air aux budgets publics et relancer l’économie non par des plans d’austérité successifs qui aggraveront le mal mais par des investissements nécessaires pour une transition vers une société de liens et de non de biens, vers une bifurcation sociale et écologiste.

Ce désaccord est majeur, comme celui qui conduit le gouvernement à renouveler toutes les niches fiscales favorables aux plus riches et aux grandes entreprises. Ce qui me fascine, c’est l’assurance magistrale du gouvernement et des députés LREM pour rembarrer nos propositions. Ils ne sourcillent pas, ils ne doutent pas, ils restent inlassablement enfermés dans leur carcan idéologique. Celui d’un monde qui nous a déjà trop meurtri ces dernières décennies. Il faut que ça cesse.

Dans la série des mensonges, on retiendra que le Président et certains ministres peuvent faire de jolies phrases pour nous expliquer qu’ils ont changé, que le monde d’après sera différent du monde d’après. Plus c’est gros, plus ça passe… La réalité est aussi têtue que cruelle : dans les actes, ce sont bien les mêmes politiques qui sont mises en œuvre. Je crois que leurs dogmes d’avant sont si profondément ancrés que le basculement vers d’autres normes sociales et écologistes leur est tout simplement inaccessible.

Mais le clou hier en séance aura été le débat sur le montant de la TVA sur le matériel nécessaire dans la crise du Covid (masques, gel..). Un amendement proposait de ramener cette TVA à 5,5%. D’autres visaient un 2,1%. On aurait pu imaginer une TVA à 0% mais figurez-vous que ce n’est pas possible : l’Union européenne ne veut pas ! Et alors, me direz-vous ? Eh bien la secrétaire d’État, Agnès Pannier-Runacher, n’imagine pas une seule seconde que nous puissions outrepasser l’avis de l’UE. Même en pleine crise, même pour du matériel vital, non, il n’est pas pensable de s’asseoir sur les règles édictées par la Commission européenne. Nous aurons donc une TVA à 5,5% sur le seul gel, et pour un an ! Misère. À cette occasion, j’ai fait remarquer que le problème principal restait la pénurie de ce matériel. La veille, on me racontait encore que des sages-femmes n’avaient que deux masques et non trois comme il le faudrait pour une protection courant sur une journée de travail. Le matin, j’ai pu constater la pénurie de gel dans une pharmacie. Surtout, les réseaux sociaux et les articles de presse pullulent de témoignages sur le manque cruel, notamment dans les hôpitaux et dans certains secteurs d’activité indispensables, de masques, de gel, de gants, de sur-blouses… la pénurie est sur toute la toile mais la secrétaire d’État ne voit pas de quoi nous parlons. Ne souriez pas, c’est effrayant. Voyez sa réponse de sur le gel hydroalcoolique : « 550 000 litres sont désormais produits par semaine, contre 48 000 litres auparavant. J’invite tous ceux qui cherchent du gel hydroalcoolique et des masques à se connecter sur la plateforme stopcovid19.fr » Les personnels soignants ne sont donc pas doués. Un coup de fil, et c’est réglé ! Plus c’est gros, plus ça passe… Pour l’anticipation de la production, on repassera.

Dans un pays comme la France, des médecins mettent des sacs poubelle en guise de blouse et le gouvernement, après plusieurs mois, n’a toujours pas de plan précis de fabrication du matériel indispensable pour affronter une crise sanitaire.

Clémentine Autain