Les cadres en télétravail, les prolos au charbon ?

Par Clémentine Autain | 18 mars 2020

LES CADRES EN TÉLÉTRAVAIL, LES PROLOS AU CHARBON ? 
TOUTES LES ACTIVITÉS NON INDISPENSABLES DOIVENT CESSER

Ce matin, je suis saisie par plusieurs récits que j’ai pu lire de salariés littéralement apeurés d’aller travailler dans des conditions sanitaires risquées alors même qu’ils n’occupent pas de métiers essentiels. 
Nous connaissons la situation des personnels hospitaliers qui manquent de masques et de gel hydroalcoolique, de personnels et de lits – sans doute allons-nous massivement et brutalement prendre conscience des graves méfaits de trente ans de politique néolibérale… Les personnels médicaux sont les premiers au front, leur métier nous est évidemment indispensable. Les pouvoirs publics doivent les soutenir de façon concrète et urgente. J’ai trouvé bien étrange ces propos du ministre du budget Gérald Darmanin invité ce matin chez Jean-Jacques Bourdin : « la meilleure prime que l’on peut donner aux soignants, c’est de respecter les gestes sanitaires ». Bien sûr, nos gestes barrière sont décisifs mais cela ne peut dédouaner le gouvernement de prendre ses responsabilités en annonçant des primes, des moyens pour les personnels médicaux qui sont exposés comme jamais, avec des hôpitaux publics qui étaient déjà en burn out avec le coronavirus. Imaginons, espérons, bataillons pour que cette question puisse être au plus tard traitée quand le cœur de la crise sanitaire sera derrière nous… 

Là, on pense également à tous les personnels indispensables qui travaillent pour la chaine alimentaire, les pharmacies, les tabac presse, les transports. Beaucoup ne bénéficient pas de gants protecteurs, de masques, de distance de sécurité avec les collègues ou les clients. Elles et ils partent travailler la boule au ventre. On peut arrêter beaucoup de choses mais pas de se soigner, ni de manger. Les gens qui travaillent dans ces secteurs doivent être encouragés, salués et munis au plus vite du plus vite de toutes les protections possibles. Mais pour les autres ? 

Alors que le message « restez chez vous » est partout, comment expliquer que des emplois non essentiels soient toujours en activité ? Les dispositions légales de fermeture laissent, pour l’instant (mais le temps presse quand on lutte contre la propagation d’un virus), à l’appréciation des employeurs. Quand j’ai entendu cette précision, j’ai sursauté. Ce sont donc les employeurs qui sont juges pour décider de maintenir ou d’arrêter l’activité ? C’est là que des choix pris par les personnes concernées, les salariés eux-mêmes, prendraient tout son sens. Parce que, sinon, le résultat est aujourd’hui tristement effrayant… Songeons à tous les personnels des secteurs ubérisés…. L’exemple d’Amazone est tragique. Leurs entrepôts comptent entre 500 et 2.000 personnes et le groupe refuse d’appliquer les consignes de non-rassemblement de plus de 1000 personnes. Des cas avérés de coronavirus n’ont pas non plus débouché sur une cessation de travail – c’est aussi le cas, autre exemple, chez Dunlop en Picardie où les ouvriers ont dû continuer à travailler malgré un cas avéré de Covid19. L’activité d’Amazone n’est pas indispensable dans la période mais les personnels sont sommés d’aller au charbon. Ailleurs, les facteurs ou les personnels du chantier naval de Saint-Nazaire font valoir leur droit de retrait. 

En Seine-Saint-Denis, 18 éboueurs travaillant pour Otus, filiale de Veolia de traitement des ordures ménagères, ont exercé leur droit de retrait, estimant que leur situation de travail présentait un danger grave et imminent. Abdelkader Dif, représentant du personnel CGT, explique au Monde : « Nous ne disposons d’aucun masque protecteur et nous manquons de gel hydroalcoolique. Ce matin, le directeur disposait de 14 gels de 100 ml pour 130 salariés ! Nous travaillons par équipe de trois, ça ne fait même pas un gel par équipe ! Et il faut ramener le gel en fin de tournée ! Nous exigeons un masque et un gel par salarié. D’autant que la fermeture des bars fait que nous n’avons plus aucun lieu pour nous laver les mains. Tout est fermé, on est seuls, on n’a rien ! Alors qu’en manipulant les déchets nous sommes deux fois plus exposés ». Certains camions-poubelles, qui desservent les villes de Sevran, Tremblay, Villepinte, Les Lilas, Pantin, Romainville et du Pré-Saint-Gervais, sont donc restés au garage ce matin. D’autres sont sortis, mais c’est que les collègues ont peur des représailles, beaucoup sont intérimaires.

Des grèves, comme en Italie, vont probablement s’enchaîner, et on le comprend, si les pouvoirs publics n’interviennent pas. Je partage totalement l’appel de Philippe Martinez de la CGT d’arrêter toute activité non essentielle. Le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, a également déclaré que la priorité devait être la protection des travailleurs. 

Le ministère du travail estime que seuls un peu plus de quatre emplois sur dix peuvent être effectués en télétravail. Pour les autres, la situation expose au virus et à une anxiété redoublée. Les profits ou la vie ? Choisissons décidément la vie.

Clémentine Autain

L’intérêt humain, résolument

Par Clémentine Autain | 17 mars 2020

Notre vie ralentit par l’effet du confinement et s’accélère au gré des annonces et informations qui s’enchaînent, générant leur lot quotidien de nouvelles inquiétudes. Nous sommes potentiellement pris de panique, à l’échelle individuelle et collective, et c’est le moment de tenir bon et d’agir avec le maximum de rationalité. La situation est chaotique, instable, fragile. Il n’est pas simple de prendre du recul mais je veux livrer ici quelques convictions sur ce que nous traversons.

D’abord, conformément à ce que je peux lire des autorités sanitaires, du monde médicale et scientifique, des expériences comparées à l’échelle internationale, il apparaît clairement que rester chez soi et se montrer disciplinés dans l’application des gestes barrière est la seule solution pour ralentir la progression du coronavirus. Sans doute avons-nous tardé, les recommandations des pouvoirs se sont révélées parfois bien contradictoires d’un jour à l’autre mais aujourd’hui, c’est la conscience partagée du danger, la mobilisation populaire pour se prémunir collectivement, l’entraide au service du bien commun, de la santé, de la vie qui doit prendre le dessus.

L’heure n’est pas à la polémique avec le gouvernement, toute attitude perçue comme bassement politicienne serait indécente. Il n’en reste pas moins que la démocratie doit rester notre cadre de fonctionnement, elle est vitale. Aussi les cohérences de pensée, qui structurent le champ politique, ne peuvent être balayées d’un trait : elles sont même des points d’appui pour agir maintenant et pour demain. Je l’affirme sans détour : ce que nous vivons renforce mes partis pris idéologiques. Face à la crise sanitaire, ce sont les valeurs de partage et de solidarité qui, prenant le dessus, peuvent sauver le plus de vies. Nous faisons l’expérience concrète des dimensions dévastatrices de trente ans de politiques néolibérales. Tous ces lits d’hôpitaux qui ont fermé pour répondre à la doxa de la rentabilité manquent cruellement. Tous les personnels soignants épuisés avant même que ne démarre la bataille face au Covid 19, nous placent dans une situation de tension plus grande. Toutes ces lois qui ont diminué les droits et protections – je pense en particulier à ceux des chômeurs, pour lesquels le gouvernement est contraint de suspendre les dispositions régressives qu’il avait fait voter – ne nous tire pas vers le haut mais vers le bas. Tous ces marchés à qui l’on a donné tant de pouvoir pour décider du cours des choses dévissent aujourd’hui en bourse et contribuent à aggraver la mise en danger de la vie économique. Toute cette Union européenne qui devrait agir urgemment et solidairement est humiliée en une image, une réalité : l’arrivée des Chinois pour porter secours aux Italiens. Et cette mesure de report de l’accès à l’AME – aide médicale d’État – pour les migrants trouve ici toute son absurdité : si les migrants ne peuvent se soigner face au coronavirus, le risque de transmission augmente… Nos sorts sont liés. C’est l’humanité qui est la valeur fondamentale pour sortir par le haut des crises que nous traversons.

Un monde s’écroule. C’est ce que je me dis ensuite, et j’y pense toute la journée. Ce monde, c’est celui du court-termisme, de la concurrence libre et non faussée, de l’austérité budgétaire, et du déni face au danger climatique qui en résulte. Fait symptomatique : après la crise du H1N1, la recherche sur le virus de type Covid 19 n’a pas eu les moyens nécessaires pour se développer. Or la science ne peut pas être rentable immédiatement, elle suppose du temps et de l’anticipation. Mais voilà, nos sociétés zappent, elles n’investissent plus dans la durée et sur le nécessaire. L’échelle des valeurs est dangereusement altérée. La santé des marchés financiers prime sur celle des êtres humains. La crise sanitaire que nous traversons met à nu des décennies de politiques de destruction des services publics et de marchandisation de la société. Même le Président de la République semble redécouvrir les vertus de « l’État providence » – et c’est tant mieux ! – alors même qu’avec LREM, il n’avait pas dérogé jusqu’ici à l’obsession de la règle d’or et de l’idée qu’il faut « libérer les énergies », c’est-à-dire déréguler plus encore l’économie.

Cette crise sanitaire ressemble malheureusement à une grande répétition générale si l’on considère les crises liées au réchauffement climatique qui nous attendent. Nous réalisons à quel point nos sorts sont liés à l’échelle planétaire et à quel point pour se sauver individuellement, il faut de l’entraide collective. À chaque échelle de territoire, c’est la souveraineté dans la satisfaction des besoins qui doit être assurée – nous le voyons de façon éclatante avec la production des médicaments que l’on ne peut laisser fabriquer à l’autre bout du monde au risque non seulement d’accroître les CO2 en raison du transport nécessaire mais aussi de manquer en approvisionnement.

Le chacun-pour-soi façonne nos modes de pensée et d’agir contemporains. Ces scènes dans les supermarchés où l’on se rue pour faire le plein indiquent l’état d’anxiété de la société mais aussi à quel point nous pensons d’abord à notre propre intérêt à court terme. Il me semble que la crise que nous traversons doit nous faire réfléchir sur l’interaction entre le « je » et le « nous ». L’individu, pour s’épanouir et être libre, a besoin du collectif – qui lui-même a besoin de pouvoir s’appuyer sur des individus les plus libres et épanouis possibles. Or le collectif a été mis à mal durement et nous réalisons sans doute aujourd’hui à quel point cela rejaillit sur les individus. Le lien social ne s’oppose pas à l’intérêt de l’individu, il est un élément fondamental pour que la personne puisse devenir accéder à la liberté et au bonheur.

La menace du coronavirus et le confinement sont une occasion, aussi dramatique soit-elle, de penser à la façon dont nous voulons faire société et à nos besoins véritables. Nous redécouvrons combien se soigner, se nourrir, se loger dignement, avec accès à la citoyenneté, la convivialité, à l’éducation, à la culture et au sport sont les éléments les plus précieux pour nos vies. La suractivité marchande est-elle indispensable ? La chute drastique de la pollution en Chine – l’épidémie aurait conduit à une réduction de 200 millions de tonnes de rejet de C02 dans la pays -, par l’effet du confinement, fait réfléchir. 1,1 millions de décès en Chine sont dus à la pollution. Pour l’instant, environ 7.000 morts sont à constater à l’échelle mondiale à cause du Covid 19. Il faut arrêter la pandémie du coronavirus. Il faut aussi penser au changement radical indispensable de notre modèle de développement qui privilégie aujourd’hui les intérêts du capital à court terme et dévitalise les biens communs.

J’ai bien conscience que le parti du repli et de l’autoritarisme se croit des ailes dans ce moment de grands troubles. Une réponse néofasciste peut convaincre des esprits gagnés par la peur et si préparés avec la banalisation de l’extrême droite. C’est pourquoi nous devons répondre présent plus que jamais pour argumenter sur le sens des réponses et sur la société à (re)construire. Il y aura un avant et un après le coronavirus. Mettons à profit le temps que nous avons pour réfléchir à l’essentiel. L’intérêt humain.

Clémentine Autain

En Syrie, notre silence est une arme que le régime braque sur le peuple

Par Clémentine Autain | 26 février 2020

Ces derniers jours, nous avons entendu une jeune fille syrienne de 4 ans à qui son père avait appris à rire aux bruits des bombes… Tout un symbole. Ce rire nous rappelle qu’en Syrie, la situation humanitaire s’aggrave (!!) à mesure que progressent les forces de Damas. Nos alliés kurdes, poussés par l’inconséquence du retrait américain dans une alliance de circonstance avec le régime de Bachar, n’ont obtenu qu’un sursis aussi instable que douloureux. A Idlib, la population subit quant à elle les bombardements d’un régime engoncé dans l’exercice de la terreur. Au moment où les dernières résistances s’effondrent, la catastrophe humanitaire prend une nouvelle ampleur, alors que près d’un million de déplacés errent désormais sur les routes, en plein hiver.

Depuis des années, et en bénéficiant du soutien indéfectible de Moscou, Bachar al-Assad assassine son peuple. Attaques chimiques, massacres, tortures, viols de masse, exécutions, bombardements visant les hôpitaux, déplacements de millions de civils… Difficile de dire quel crime de guerre Damas n’a pas commis tant la liste des exactions est longue et celle de ses victimes, interminable. Faux prophète de l’anti-terrorisme régional, ressuscité par l’intervention russo-iranienne, Bachar al-Assad achève sa contre-révolution dans le sang.

Dans ces conditions, on ne peut que regretter la faiblesse d’une ONU très vite dépassée par le jeu des puissances, régionales comme l’Iran ou la Turquie, ou mues par un impérialisme délétère comme les Etats-Unis ou la Russie. Si cette dernière est devenue un partenaire obligé des négociations, on peut douter du fait que considérer sa « vitalité culturelle et civilisationnelle […] inspirante », comme nous invite à le faire Emmanuel Macron, soit le meilleur moyen pour la France de faire entendre une voix indépendante dans le conflit. En Syrie, notre silence est une arme que le régime braque sur le peuple.

49.3 – EN ROUTE VERS LE COUP DE FORCE

Par Clémentine Autain | 24 février 2020

Samedi matin, en chemin pour rejoindre mon pupitre à l’Assemblée nationale pour le débat sur la réforme des retraites, je découvre que l’hypothèse d’un 49.3 devient d’une actualité brûlante. Plusieurs papiers dans la presse y sont consacrés, plusieurs responsables de LREM disent ouvertement ne pas l’exclure – manière de préparer le terrain. La macronie prépare les esprits pour son coup de force et rêve de nous en faire porter la responsabilité. La ficelle est bien grossière… Voilà plusieurs jours que le pouvoir en place s’agite pour dénoncer notre méthode d’opposition à ce texte qui empêcherait d’étudier le projet de loi et d’aller sur le fond. Incroyable découverte : l’opposition s’oppose ! Et elle utilise tous les leviers dont elle dispose pour le faire savoir et ne pas faciliter la tâche du gouvernement. Pour autant, nous ne menons pas une simple guérilla relevant d’une méthode d’obstruction classique, nous voulons débattre du fond du projet. 

D’ailleurs, durant les plus de 70 heures de commission spéciale auxquelles j’ai participé, je peux vous dire que nous avons bataillé dur sur le contenu du texte, y compris dans ses dimensions les plus techniques derrière lesquelles se cachent parfois des choix politiques majeurs. Nous avons d’ailleurs soulevé un paquet de lièvres. En face, les députés LREM semblaient atones pour défendre leur propre texte. 

Nous assumons, c’est notre rôle d’une opposition en phase avec la colère sociale. 

En hémicycle depuis lundi dernier, nous avons amplifié nos dépôts d’amendements, ce qui nous donne autant d’occasions de nous exprimer, de faire valoir nos partis pris, de compliquer la besogne de la majorité parlementaire, de donner à voir nos propositions alternatives. Rien de très nouveau sous le soleil puisque ce n’est ni la première, ni la dernière fois qu’une avalanche d’amendements est déposée pour batailler sur un texte de loi. En l’occurrence, nous pourrions même faire figure de petits joueurs avec 42.000 amendements déposés au total quand on se souvient des 130.000 contre la privatisation de GDF. Insoumis et communistes, nous avons décidé d’y ajouter une batterie de sous-amendements, déposés au fur et à mesure de l’examen du texte. Oui, la volonté est manifeste de contester pied à pied, alinéa par alinéa, le contenu de ce projet que nous rejetons en bloc. Nous l’assumons, c’est notre rôle d’une opposition en phase avec la colère sociale. 

Dénoncer et chercher par tous les moyens à empêcher ce qui relève de notre droit parlementaire est une atteinte à la vitalité démocratique. Je rappelle que le gouvernement a choisi une procédure accélérée qui n’a notamment pas permis un examen des 65 articles en commission spéciale – nous avons été contraints de nous arrêter à l’article… 26 ! 

Quel mépris pour tous les espaces de médiation de la société qui s’époumonent à expliquer qu’il n’y a pas urgence.

Emmanuel Macron et le gouvernement n’entendent rien de l’état du pays, en ébullition contre son projet de grande régression. Ils agissent à la vitesse de l’éclair comme s’il y avait urgence à légiférer sur notre régime de retraite. Ils font mine d’ignorer que la majorité des Français sont opposés à ce projet. Ils refusent le recours à un référendum alors que trancher ce débat par un suffrage populaire serait raisonnable au regard du niveau et de l’ampleur de la contestation sociale. S’ils refusent le recours au referendum, c’est qu’ils veulent passer en force, faire entrer au chausse-pied le vote de la loi dans leur calendrier électoral, c’est-à-dire avant les élections municipales en espérant capitaliser à droite toute. La refonte de notre régime issu du Conseil national de la Résistance mérite mieux que le cynisme et les calculs électoraux. Et quel mépris pour tous les espaces de médiation de la société qui s’époumonent à expliquer qu’il n’y a pas urgence, que le projet en l’état est une usine à gaz autant qu’un flot de régressions sociales, qu’il n’est ni fait ni à faire, imprécis, lacunaire, non financé et j’en passe ! Rien à faire, le sommet de l’État veut en découdre et les députés zélés de la macronie, majoritaires dans l’hémicycle faute de l’être dans le pays, suivent le pas.

Résultat : le spectacle des premiers jours de débat parlementaire a viré au fiasco. La tension était palpable. Les changements de règles en cours de route pour les amendements furent l’occasion d’une bataille rangée. Le président Ferrand a décidé de ne pas retenir une série d’amendements déposés par les communistes au motif qu’ils seraient redondants. Pourquoi seulement ceux-là alors que d’autres, des socialistes ou des insoumis, auraient pu entrer dans cette catégorie ? Mystère. Surtout, un même mot retiré ou ajouté dans différentes parties du texte mérite à chaque fois discussion car il n’est pas forcément motivé pour les mêmes raisons. Il a fallu des heures et des heures de chahut, à coups d’interruption de séances et de rappel au règlement, pour faire entendre raison. Richard Ferrand a finalement cédé et réintégré les amendements communistes. Contents de ne pas avoir cédé sur les droits de l’opposition, nous avons savouré la petite victoire… et repris le débat sur l’article 1 qui érige les grands principes du nouveau régime de retraite, des mots qui sonnent totalement creux – universalité, solidarité, lisibilité… – tant ils sont contradictoires avec ce que le texte prévoit concrètement.

C’est alors que je me suis rendue à la salle des quatre colonnes où les micros se tendaient pour évoquer notre stratégie. J’ai redit que j’assumais notre stratégie sans entendre avec suffisamment d’attention la fin de la question d’un journaliste de CNews, Florian Tardif, qui évoquait le chiffre de… 700.000 sous-amendements que nous aurions déposés ! Quelques heures plus tard, Le Parisien me demandait par SMS de confirmer le chiffre que j’aurais moi-même donné de 700.000. Je ne l’ai ni donné, ni entendu… Diantre. Je sais que nous avons une équipe de choc de collaborateurs et collaboratrices mais à cette heure-là, nous en étions à…. 141 sous-amendements déposés. Ce n’est plus un gap mais un gouffre avec les centaines de milliers de sous-amendements prêtés. Dans la soirée, Olivia Grégoire puis Sacha Houilé, députés LREM, tentent de lancer une offensive sur les réseaux sociaux en m’imputant le chiffre de 700.000 par un montage vidéo digne d’une fake-news. Le lendemain, Libération sort un checknews dans lequel on apprend que le journaliste tient en réalité ce chiffre d’un membre… de la majorité. L’affaire n’a pas pris de grande proportion sur les réseaux sociaux ni dans les médias mais elle en dit long sur la volonté de nous faire porter le chapeau du 49.3. 

Malmener la démocratie parlementaire est inquiétant, recourir au 49.3 sur le projet des retraites est dangereux.

Dimanche soir encore, à nouveau en séance, nous avons donc continué à questionner, amender, protester contre ce texte de loi ni fait ni à faire. Nous obtenons peu de réponses sur le fond mais l’agitation est palpable. Les députés en Marche peinent à défendre leur système et, faute d’arguments sur le fond, sont en boucle pour dénoncer l’attitude des oppositions. Richard Ferrand s’en prend alors à moi de façon très agressive, me coupant le micro, parce que j’avais osé répondre à l’un de mes collègues sur le cas d’une danseuse professionnelle – saurait-elle mieux demain ce qu’elle allait toucher ? Évidemment non… – alors que l’amendement sur lequel j’étais inscrite ne parlait plus précisément de ce point. Quelques minutes plus tard, c’est Olivier Faure qui se prend une volée de bois vert du Président Ferrand pour une histoire de courrier reçu ou non reçu. Par ailleurs, les macronistes nous insultent hors micro comme je les ai rarement vu le faire. Mon sentiment est qu’ils cherchent la provocation. Avec mes collègues, nous restons calmes. Et fermes sur le fond.

Cette nouvelle semaine de débat qui commence est soumise à la menace d’un 49.3. La sérénité des échanges ne peut donc être assurée. La possibilité de discuter de l’ensemble du texte ne l’est pas non plus. C’est pourquoi nous demandons des précisions sur d’autres parties du texte que l’article 1. Le débat est donc totalement escamoté. L’exécutif a la mainmise sur le législatif.

Malmener la démocratie parlementaire est inquiétant, recourir au 49.3 sur le projet des retraites est dangereux. Cette responsabilité est dans les seules mains d’Emmanuel Macron et du gouvernement. Les tentatives de justification fondées sur l’attitude d’une opposition qui fait son travail d’opposition ne sont rien d’autre qu’un contre-feu. Pour finir, qui peut croire résorber la colère des mécontents, majoritaires parmi les Français, par un tel coup de force ? Comment Macron et les siens peuvent-ils imaginer que notre pays en sortirait par le haut ? 

INSPIRÉE/EXPIRÉ #15 : Retraites, le gouvernement organise la pagaille !

Par Clémentine Autain | 21 février 2020

Sur les retraites, le gouvernement veut passer en force. Clémentine Autain revient sur les conditions d’examen du projet de loi :