Par Clémentine Autain | 24 novembre 2019

L’émotion que j’ai ressentie hier à la manifestation contre les violences faites aux femmes ne me quitte pas. Il faut dire que, depuis plus de vingt ans maintenant, je n’ai cessé de participer aux mobilisations féministes pour que le silence soit brisé et que ces violences sexistes cessent. Nous étions quelques centaines, parfois des milliers mais nous avions du mal à nous faire entendre. La puissance de la manifestation d’hier, qui entre en écho avec la vague planétaire #MeToo, nous hisse à une toute autre échelle. C’est une déferlante, une rupture historique.

En 2013, je me souviens de la difficulté que nous avions eu à bâtir le manifeste des 313 femmes déclarant publiquement avoir été violées (https://www.nouvelobs.com/…/je-declare-avoir-ete-violee-l-o…). J’ai en mémoire les regards circonspects, atterrés ou gênés devant de telles révélations. Je me rappelle des multiples préventions de nombre de mes proches m’invitant, pour me protéger, à continuer à me taire publiquement. Et pour cause : cette exposition pouvait être perçue comme intime, et non politique, et de nature à me voir figée pour toujours dans le regard des autres en victime. J’ai vraiment hésité, j’ai eu peur aussi, avant de révéler publiquement avoir été victime de viol. Ce qui m’a décidé était d’une certaine manière une affaire entre moi et moi : mentir, fut-ce par omission, sur les raisons de mon engagement féministe me donnait le sentiment d’être complice des violeurs. Et je ne voyais pas ce qu’il y avait de si personnel à assumer publiquement ce qui m’était arrivé car le viol est un acte de domination d’un sexe sur l’autre, et donc un fait social, un fait tristement banal aussi. Je ne supportais pas l’idée que les femmes victimes soient toujours obligée d’être floutées lors de nos témoignages. Pourquoi devions-nous nous cacher ? Les victimes d’attentats ou de cambriolage parlent à visage découvert. Par ailleurs, l’homme qui m’a violée avait été jugé aux assises, la procédure était donc publique. Mais la bienséance m’invitait, nous invitait, à nous taire.

Pour monter le manifeste, je me souviens avoir appelé des personnalités les unes après les autres en essuyant alors, il y a six ans, beaucoup de refus. Des femmes politiques, des artistes, des intellectuelles me confiaient avoir été victimes mais ne voulaient pas témoigner et signer notre déclaration commune. Je comprenais leur position, je la respectais et je mesurais le chemin à parcourir pour briser le silence.

Nous étions pour finir tout de même 313 et le documentaire d’Andrea Rawlins (https://www.youtube.com/watch?v=HiMLo4Izqc0) avait eu un réel impact. Aujourd’hui je pense à elle, cette réalisatrice qui avait si bien saisi notre souffrance et l’urgence à agir, je pense aux femmes publiques et anonymes qui avaient accepté de parler à visage découvert (photo ci-dessous). Sur le site de France 2, ce fut des centaines et des centaines de messages qui avaient suivi la diffusion du film, signe que quelque chose était en train de bouger, de changer, dans les profondeurs de la société. Chez Don Quichotte, nous en avions d’ailleurs publié une partie. C’était un début mais je n’imaginais pas que, si peu de temps après, nous basculerions dans un phénomène de masse aux effets émancipateurs considérables. Que des femmes publiques s’empareraient du combat, poseraient dans l’espace public leurs mots sur ces violences qui résonneraient sur les réseaux sociaux avec tant de récits en chaine. Que la société tout entière découvrirait l’ampleur du phénomène. Que l’État serait mis sous pression pour agir.

C’est pourquoi je suis aujourd’hui si intimement et politiquement bouleversée par cette vague de libération de la parole, par cette jeunesse, cette joie, cette détermination dans les rues de Paris hier. Si les violences conjugales sont mises en avant tant le décompte des victimes est insupportable, l’ensemble des violences faites aux femmes fait irruption au cœur du débat public. C’est une avancée majeure. Bien sûr, il reste tant à faire, j’en ai pleine conscience. Le milliard que nous exigeons du gouvernement n’est toujours pas annoncé. Oui, ce qu’il reste à soulever est encore immense mais une grande marche a été franchie. Alors j’ai envie de dire merci. Merci à toutes les femmes qui osent affirmer que la honte doit changer de camp. Merci à toutes les bénévoles de l’association Nous Toutes. Merci à Adèle Haenel pour ses mots que je partage si profondément : « Le monstre, cela n’existe pas : c’est nous, nos amis, nos pères. Il faut regarder ça. On n’est pas là pour les éliminer mais pour les changer ».

Clémentine Autain

Inspirée/Expiré #7 : Répression, Gilets Jaunes, libertés publiques, Révoltes

Par Clémentine Autain | 21 novembre 2019

Retrouvez le rendez-vous hebdomadaire de Clémentine Autain. Elle y revient sur la répression de ce week-end, les Gilets Jaunes, les libertés publiques, et les Révoltes dans le monde. Bon visionnage !

Bolivie : contre l’offensive fasciste

Par Clémentine Autain | 12 novembre 2019

Le coup d’état qui a lieu en ce moment en Bolivie appelle de notre pays une réaction diplomatique forte et vigoureuse, tant les droits les plus élémentaires y font l’objet d’une attaque organisée de la part de groupes fascistes armés.

Evo Morales, premier Président indigène de Bolivie et instigateur d’une politique sociale qui a profondément transformé le pays ces dernières années, a été forcé de quitter son pays sous la menace de l’armée, de la police, et de groupes paramilitaires. C’est le signe d’une menace grave qui pèse aujourd’hui sur l’État de droit bolivien tout entier.

Voir l’humiliation vécue par certains de ses soutiens (je pense à la maire de Vinto qui a été tondue, aspergée de peinture rouge et forcée de marcher pieds nus sur plusieurs kilomètres), voir le racisme guerrier complètement décomplexé de certains opposants tels que M. Camacho qui appelle à « traquer les traitres du MAS » et « les indigènes » tout en promettant de « ramener Dieu au Palais brûlé », lire les provocations de Trump qui parle d’un « moment significatif pour la démocratie dans l’hémisphère ouest » et en profite pour menacer le Venezuela et le Nicaragua… tout cela ne peut qu’indigner et soulever les cœurs.

Alors oui, je sais le flou sur les irrégularités qui ont pu entacher le dernier scrutin, et qui ont amené Evo Morales à promettre de nouvelles élections très prochainement. Je sais aussi les critiques dont il fait l’objet depuis qu’il a, en 2016, passé outre les résultats d’un référendum pour briguer un nouveau mandat. Mais les événements de ces derniers jours ont provoqué un climat de guerre civile instrumentalisé aujourd’hui par une extrême droite guerrière qui n’hésite pas à persécuter ses adversaires et à violenter leurs proches.

Alors que la France accueille aujourd’hui un « Forum de Paris sur la paix » consacré à la promotion du multilatéralisme, notre voix reste dramatiquement muette sur ce qui se passe en Bolivie. Contre l’offensive fasciste, nous devons à tout prix faire bloc.

APRÈS L’ABANDON D’EUROPACITY : LA BATAILLE DES ALTERNATIVES

Par Clémentine Autain | 8 novembre 2019
europa city

Le projet inutile et anti-écologique EuropaCity du Triangle de Gonesse est définitivement mis au placard. Après des années de mobilisation citoyenne et politique, ce gigantesque centre commercial qui devait ouvrir ses portes au milieu des champs est finalement abandonné. C’est une première victoire et je tiens à saluer le travail aussi patient que déterminé du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG). Le gouvernement a été contraint de reconnaître que ce projet était « d’une autre époque, fondé sur une consommation de masse d’objets et de loisirs ». 

Nous avons gagné les esprits. Cette victoire ouvre les portes d’un autre imaginaire. Face au consumérisme, nous avons su faire entendre une autre idée du développement territorial, appuyée sur les besoins des habitants et la préservation de l’écosystème, loin des exigences du monde marchand. Nous nous battons pour créer plus de liens et de communs. Le développement économique des territoires périphériques de grandes métropoles ne peut se concentrer sur l’accumulation de toujours plus de centres commerciaux, de privatisations d’espaces pour une infinie consommation de biens et de services. La conscience de l’urgence climatique doit prendre le pas sur le dogme de la croissance infinie. Aux profits faciles mais incandescents, pratiques mais polluants, nous opposons la vision d’un essor des territoires respectueux des terres agricoles, qui s’inscrit dans le temps long et privilégie la création d’espaces de partage, de culture, de solidarité et de vie.

Pour un EuropaCity abandonné, combien de méga-complexes supplémentaires seront construits aux bords des villes ? Combien de commerces de proximité fermeront encore faute de tarifs concurrentiels et, avec eux, de centres-villes deviendront sinistrés ? Bien sûr, le développement d’activités et la création d’emplois doivent être encouragés, ils sont nécessaires pour l’insertion professionnelle dans des villes pour certaines devenues cités-dortoirs, ils sont indispensables à la mobilité qui doit se déprendre du tout voiture, ils sont décisifs pour améliorer la vie au quotidien. Mais quels emplois ? Quelles activités ? Quels transports ? C’est là qu’il faut entrer dans une vision rénovée du développement des territoires.

En Seine-Saint-Denis, des aberrations écologiques sont toujours à l’œuvre. Est-il réellement nécessaire de construire un quatrième terminal au sein de l’aéroport de Roissy, qui vise à doubler le nombre de passagers aériens d’ici 2037, quand on sait que l’avion est le plus polluant des transports ? De la même manière, le lancement des travaux du Charles de Gaulle Express, ce train qui traversera le département du 93 de l’aéroport Roissy au cœur de Paris, sans desservir aucune ville du département, avec un tarif prohibitif, vise-t-il sérieusement à répondre au manque de transports du quotidien ou répond-il aux impératifs économiques d’une concurrence entre toutes et tous ? Il faut poursuivre le combat pour la rénovation du RER B et la mise en fonctionnement le plus rapidement possible des lignes 16 et 17 de métro Grand Paris Express, dont les calendriers n’ont cessé d’être repoussés au cours des trois dernières années. Ces lignes répondent à un impératif de mobilité et de désengorgement là où l’Etat a failli à investir massivement dans des transports publics de qualité depuis des décennies. N’oublions pas que les retards de ces lignes de métro sont avant tout le fruit de restrictions budgétaires… Pourtant « la dette, la dette, la dette » n’a pas empêché les investissements jugés plus lucratifs, ailleurs. 

Sur le Triangle de Gonesse, la question des choix d’urbanisation reste entière. EuropaCity abandonné, quel projet va y prendre sa place ? Pour ma part, je défends le projet CARMA qui permettrait d’innover en développant une économie circulaire. Avec une ferme maraîchère, des formations aux métiers agricoles et de l’environnement, un lieu de recherche et de formation sur l’agriculture urbaine et périurbaine, un centre de tri des déchets ou encore des espaces de recyclages, nous avons une piste sérieuse pour donner du sens à ce que l’on bâtit, pour préserver l’environnement et répondre aux besoins véritables des habitants. Il s’agit de sortir nos rêves des injonctions publicitaires et nos politiques publiques de la folie consuméristes pour entrer dans une ère de l’utile, du partage, de la culture et de la soutenabilité des petits et grands projets.

Inspirée/Expiré #6 – Pour l’égalité femmes hommes, le temps presse

Par Clémentine Autain | 6 novembre 2019

Retrouvez le rendez-vous hebdomadaire de Clémentine Autain. Elle y revient sur le témoignage d’Adèle Haenel sur ses agressions sexuelles, et plus globalement sur les inégalités femmes-hommes. Bon visionnage !