Migrants. Mener la bataille

Par Clémentine Autain | 1 octobre 2018

Face aux renoncements et tergiversations des États à accueillir l’Aquarius, à la montée des droites extrêmes en Europe, à la propagation d’une xénophobie décomplexée, nous ne pouvons pas rester l’arme aux pieds.

C’est pourquoi l’appel lancé par Regards, Mediapart et Politis rencontre un large succès. De Lilian Thuram à Josiane Balasko, de Thomas Picketty à Assa Traore, de Romane Bohringer à Sophie Wahnich, d’Annie Ernaux à Guillaume Meurice, 150 personnalités ont joint leurs forces à des collectifs militants pour donner de la voix en soutien aux migrants. La pétition en ligne engrange des dizaines de milliers de signatures citoyennes. Ce n’est pas rien.

Dans le même temps, SOS Méditerranée a lancé une pétition pour sauver l’Aquarius, en demandant aux gouvernements de prendre leurs responsabilités et en appelant à une grande mobilisation citoyenne. L’ONG appelle à manifester le 6 octobre dans toute l’Europe. L’initiative est particulièrement bienvenue.

Les réponses de Salvini et Macron, qui multiplient les atteintes aux droits fondamentaux, les murs et les contrôles, qui nourrissent le rejet et la rhétorique d’un danger immigré doivent être combattues sans relâche. C’est d’ailleurs ce que nous avons fait à l’Assemblée nationale lors des débats sur la loi asile-immigration. À Gérard Collomb, nous avons dit et redit que leur présupposé de « submersion migratoire » était faux – le flux migratoire est globalement stable en Europe depuis plusieurs décennies – et que leur obsession à durcir les conditions d’accueil, jusqu’à l’enfermement de mineurs, était une folie. Le moulin de l’extrême droite fut ici comme ailleurs bien alimenté par la macronie, pourtant arrivée au pouvoir grâce au rejet de l’extrême droite… Dans ce paysage politique qui voit prospérer les idées xénophobes et, avec elle, des décisions dangereuses du point de vue des droits humains, la bataille contre ce qui fait le miel des droites extrêmes et du fascisme doit être menée sans ambiguïté.

La façon dont Emmanuel Macron entend instrumentaliser la question est évidemment un piège. Il tente de se donner un visage moral face au FN en racontant une fable sur la question migratoire. La réalité est pourtant têtue : la macronie enfourche les recettes d’une droite radicalisée. La France n’a pas su accueillir l’Aquarius et la loi asile-immigration a mis en œuvre bien des rêves répressifs de la droite dure. Nous ne laisserons donc pas la macronie installer cette fausse bipartition, eux versus le FN. Nous tiendrons tête.

Notre voix sur cette question capitale est celle qui défend des vies humaines et des symboles. Prendre à bras le corps le combat en faveur des migrants est un parti pris humaniste et stratégique. Pour le camp de la transformation sociale et écologiste, il n’y a pas de victoire possible dans les têtes comme dans les urnes sans une contre-offensive assumée sur l’enjeu migratoire. Ce fil à plomb que nous avons à tenir au long court participe de l’imaginaire, des batailles sociales, du projet politique d’une gauche de rupture. Ne pas céder une once de terrain aux adversaires sur cette question me semble indispensable pour faire grandir notre conception du monde. J’invite de ce point de vue à regarder la saga documentaire de Françoise Davisse et Carl Aderhold diffusé sur France 2 en prime time et retraçant 150 ans d’histoire de France par le prisme de l’accueil des migrants. Où l’on se rappellera combien cette question fut, à des périodes décisives, très structurantes d’un point de vue politique… J’invite également à lire la tribune dans Le Monde de Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, qui appelle à la fraternité entre tous les travailleurs et rappelle que le dumping social tient davantage à l’inégalité des droits et non à la présence d’immigrés.

Le récit que nous faisons, les thèmes que nous choisissons de porter en avant sur la question migratoire ne sont évidemment pas neutres. Mettre l’accent sur les causes des migrations ou bannir toute évocation de la liberté de circulation comme horizon, comme s’il s’agissait d’une ligne « no border » – à noter que le spectre des signataires de l’appel Regards, Politis, Mediapart est en l’occurrence si large qu’il me parait curieux d’y voir une mainmise « gauchiste » – ne me convainc pas. Ma conviction est qu’il ne faut donner aucun point à nos adversaires sur les termes du débat. Quand nous disons vouloir combattre le pouvoir de la finance, commençons-nous par égrener les difficultés bien réelles, comme la fuite des capitaux ? Non. Est-ce que, pour autant, nous ne prenons pas en compte la complétude du problème qui nous rendrait crédible à gouverner ? Je ne le crois pas. Nous menons une bataille d’idées, une confrontation politique. Celle-ci suppose de valoriser avant tout le sens et le cœur de notre proposition.

Des voix s’élèvent pour dénoncer dans cet appel une diversion. Il ne faudrait pas parler des migrants car la question centrale, notamment pour les élections européennes qui s’annoncent, est ailleurs, dans la contestation de l’austérité et du libéralisme économique, l’enjeu migratoire n’étant qu’une entreprise de détournement des « vrais enjeux ». Comme si on pouvait échapper au moment politique qui est le nôtre, si bouillant sur la question migratoire. Bien sûr, ce n’est pas nous qui avons choisi d’en faire un thème de prédilection, et pour une bonne raison : nous contestons le fait que les immigrés soient considérés comme la grande cause des crises contemporaines. Il n’est pas question de courber l’échine devant l’agenda imposé par nos adversaires. Mais la façon dont le sujet émerge et s’impose dans le débat public nous oblige à mener la bataille. Oui, deux visions du monde s’affrontent.

L’accusation de diversion me rappelle par ailleurs des querelles anciennes, quand on nous expliquait qu’il fallait mener la révolution prolétarienne et les droits des immigrés ou des femmes seraient réglés dans la foulée, quand on nous rabâchait la centralité de la lutte des classes, en ces temps où défendre les lesbiennes et les gays ou l’environnement était perçu comme une entreprise de diversion au regard du combat central. C’était avant Mai 68. Je me bats contre la dichotomie entre le social et le sociétal parce qu’en réalité, les sujets s’entremêlent. Je ne suis pas favorable à une approche reposant sur l’addition de luttes sectorielles, avec sa hiérarchie ancienne, mais pour une conception qui agrège et dégage du sens commun. Notre vision politique doit embrasser la cohérence de tous les combats émancipateurs.

Plus le libéralisme avance, plus les services publics reculent

Par Clémentine Autain | 19 septembre 2018

Après le logement et l’éducation : la santé. Ce gouvernement n’en finit pas de s’attaquer à la fonction publique et à tous les services qu’elle fait vivre pour le bien commun, la solidarité, le lien social. La macronie s’est fabriqué un coupable idéal à « la dette, la dette, la dette », prétexte à broyer les conquêtes sociales. Une logique infernale qui défait consciencieusement tous les biens communs et donne toujours plus de place au privé. Au mépris de la solidarité et de la qualité de vie du grand nombre.

1 800 postes en moins dans l’enseignement secondaire, voilà le cadeau de JM. Blanquer, ministre de l’Education nationale, aux 40 000 élèves supplémentaires qui entreront au collège l’année prochaine. Un non-sens. Une part de ces emplois toucheront les services administratifs… Que dire alors de ces conseillers d’orientation qui manquent déjà cruellement dans les rangs pour accompagner ces jeunes, confrontés à des choix d’avenir de plus en plus restreints ? Que dire de ces auxiliaires de vie qui font défaut à tant d’enfants handicapés ?

Notre système de sécurité sociale et de santé publique progressivement détruits

À chaque jour suffit sa peine, c’était hier le tour de l’hôpital public avec le mal-nommé plan « ma santé 2022 ». Mais notre système de sécurité sociale et notre santé publique sont en réalité progressivement détruits. Les 400 millions d’euros annoncés en plus ne sont en réalité que 400 millions à économiser en moins. Comprenez : l’année dernière, ils supprimaient 4,2 milliards d’euros dans le budget de la santé, cette année, « seulement 3,8 milliards d’euros ».

Pour les usagers, c’est l’obligation de se tourner vers le privé, de se débrouiller individuellement là où la conception même de bien commun perd son sens. Combien d’étudiants ont disparu des radars de Parcoursup cet été, forcés de s’en remettre à des formations payantes faute de mieux ?

L’austérité budgétaire à marche forcée

Pour les agents, c’est l’absence totale de reconnaissance et même la mise en cause par ce gouvernement de leur engagement au service du plus grand nombre. Avec toutes les répercussions sur le moral des agents que l’on connait, notamment dans les hôpitaux. Ces agents qui doivent faire face à l’augmentation des besoins des patients avec toujours moins de moyens et moins de temps. Mais ce gouvernement a choisi de maintenir le gel du point d’indice pour une année supplémentaire, ajoutant le grignotage progressif du pouvoir-vivre à la détresse psychologique des conditions de travail. N’en déplaise aux idées reçues, les professeurs se paupérisent à une vitesse inquiétante, le revenu des enseignants français étant l’un des plus faibles d’Europe.

L’austérité budgétaire à marche forcée tourne le dos aux progrès humains, à l’accès à la santé, à l’éducation, aux biens communs partout et pour tous. À ce dogme néolibéral, nous disons qu’il faut au contraire répondre par l’investissement dans la jeunesse, le développement de nouveaux services de santé, notamment aux plus âgés dans les ehpad, qui répondent à de nouveaux besoins et qui sont essentiels pour assurer un accès digne de tous aux services publics. Et c’est possible. À condition de partager les richesses, et donc de changer de logique politique.

L’amour flou : un film aussi original qu’emballant

Par Clémentine Autain | 30 août 2018

Romane Bohringer et Philippe Rebbot reviennent du Festival d’Angoulême avec le prix du public, et j’en suis sacrément heureuse ! Leur film, qui sort le 10 octobre prochain, est un bijou tendre, drôle, subtil. L’Amour flou met en scène une histoire familiale d’un genre nouveau, à la façon de l’auto-fiction bien connue dans le roman contemporain. Ce récit à la fois pudique et déjanté brosse une épopée, celle d’une séparation amoureuse qui débouche sur l’installation dans une maison où les chambres des enfants raccordent l’appartement de l’un et l’autre parent. Rien d’évident à ne pas faire comme les autres, avec son chacun chez soi et les enfants en ballottage.

J’avais accepté de jouer une scène du film – mon propre rôle – parce que Romane Bohringer est l’une des femmes les plus convaincantes que j’ai rencontrée et que le sujet me touche particulièrement tant il me semble décisif pour aborder les enjeux de la famille, ou plutôt des formes de familles à inventer, en ce début de XXIe siècle. Sans lire le scénario, qui s’écrivait en même temps que le film se tournait, j’ai dit oui. Et me voilà ravie d’avoir modestement participé à cette aventure sensible et politique, épatée par l’audace et le talent de deux personnages qui donnent naissance à un film aussi original qu’emballant.

Loi contre les violences faites aux femmes : une immense déception

Par Clémentine Autain | 2 août 2018

Un 1er août, dans un hémicycle évidemment clairsemé, avec une salle des quatre colonnes vide, donnant lieu à de simples reprises dans la presse de la dépêche AFP, une loi famélique contre les violences faites aux femmes a été adoptée. La grande cause du quinquennat nous avait-on dit et redit… Misère.

La déferlante #MeToo n’aura pas été suivie d’une grande loi avec des moyens signant l’engagement inédit des pouvoirs publics pour accompagner concrètement cette libération de la parole. C’est une immense déception.

Face aux députés En Marche présents qui m’interrompaient sans cesse avec une véhémence singulière et peu démocratique – décidément, en macronie, il est difficile de supporter l’expression d’une opposition -, j’ai défendu une motion de rejet en réitérant notre volonté de voir advenir une grande loi cadre, avec des moyens sonnant et trébuchant pour accompagner les victimes de violences sexuelles, investir dans la formation des personnels de justice, de police, de santé, développer sérieusement l’éducation aux stéréotypes sexistes, soutenir le précieux travail du monde associatif et des travailleurs sociaux, assurer un nombre suffisant de places pour accueillir en hébergement d’urgence les femmes victimes de violences conjugales…Rien de tout cela n’est contenu dans la loi du gouvernement qui aura pour seul fait de gloire permis l’allongement du délai de dépôt de plainte pour les viols commis sur mineurEs, passant de 20 à 30 ans pour prendre en compte l’effet de l’amnésie traumatique. Il était temps mais, pour l’essentiel, le rendez-vous est manqué. Les Espagnols ont su le faire dès 2004. La Nouvelle Zélande vient de voter un congé de 10 jours pour les victimes de violence conjugale. Et nous restons l’arme aux pieds. Par manque de volonté politique. Par l’effet d’un imaginaire et de projets concrets étriqués, car colonisés par la sacro-sainte réduction des dépenses publiques avec laquelle les progrès sociaux deviennent contingents.

Sur ce sujet, je reste convaincue que nous aurions pu, du trouver un large consensus sur les bancs de l’Assemblée. Le rendez-vous est manqué.

ParcourSup, ou cachez-moi ces jeunes sans inscription que je ne saurais voir.

Par Clémentine Autain | 30 juillet 2018

Après le « Je n’ai pas porté de coup » d’Alexandre Benalla sur TF1, voici que le ministère de l’éducation nationale s’adonne lui aussi à la rhétorique Orwellienne. En effet, afin de masquer les défaillances du système ParcourSup, le gouvernement modifie l’apparence de la plateforme : les candidats mis en attente pour une proposition d’affectation sont désormais inscrits comme « candidats inactifs ». Comme s’ils portaient la responsabilité du manque de places dans l’enseignement supérieur…

Le gouvernement s’active lui, et tente désespérément de chercher quelques combines pour masquer le fiasco. Il demande par exemple aux universités d’accepter 10% de candidats supplémentaires par rapport au nombre réel de places. Il ferait pourtant mieux d’étudier l’impact de la démographie à long terme, et de voir la nécessité de nouveaux lieux de formation.

Quant à Muriel Pénicaud, ministre du travail, elle posait ce matin la question suivante au micro de France Inter : « Comment peut-on arriver à 20 ans et ne pas se projeter dans l’avenir ? ». Ces milliers de jeunes qui attendent une réponse sur ParcourSup forment probablement une partie de la réponse.