ILS NE CONFINERONT PAS NOTRE COLÈRE

Par Clémentine Autain | 26 mars 2020

Hier, la journée fut sinistre. Elle a commencé au son des 25 ordonnances du gouvernement. Du jamais vu depuis 1958, en pleine guerre d’Algérie. Elle s’est terminée au son lugubre d’un Président de la République qui se met en scène comme un chef de guerre, en espérant ainsi masquer le vide de son discours.

J’ai beau les avoir lues et relues dans la journée, rien de rien sur les réquisitions d’entreprises, les nationalisations nécessaires. Pas le début d’un plan pour produire ce dont nous avons besoin comme matériels pour les hôpitaux et pour nous protéger collectivement – notamment celles et ceux qui travaillent dans des secteurs essentiels.

En revanche, ces ordonnances sont carabinées pour détruire le code du travail, avec la semaine de 60 heures autorisée et des remises en cause impressionnantes de conquis sociaux. Les 48h maximum imposées par les normes européennes sont allègrement piétinées. Toute la souplesse est donnée aux patrons pour flexibiliser, précariser, intensifier le travail. Adieu vacances et dimanches… Les dates des jours de RTT et les jours de repos affectés au compte-épargne temps du salarié pourront être dictées ou modifiées « unilatéralement » par la direction, sans qu’un accord collectif soit requis. Le recours au chômage partiel est facilité. Ne nous y trompons pas : non seulement les ouvriers et employés des secteurs essentiels sont dès aujourd’hui transformés en chair à canon mais tout est préparé pour imposer durablement un nouveau choc ultra-libéral.

Les banques sont au centre des aides économiques prévues par les ordonnances, sans aucune exigence de contreparties. On aurait pu rêver que les ordonnances interdisent le reversement de dividendes, au moins cette année, pour aider au partage des richesses. Nada. L’annonce de 4 milliards d’aide pour les start-up fait un drôle d’effet quand on ne connaît toujours pas le montant du soutien aux hôpitaux… Nous n’avons pas signé de chèque en blanc au gouvernement le week-end dernier en votant contre la loi portant sur les mesures d’urgence sanitaire. Si certains doutaient de notre position, elle prend tout son sens avec cette mise en application concrète de ces 25 ordonnances…

Dans la matinée, nous recevons sur nos boucles Telegram un message de notre collègue eurodéputé Younous Omarjee : tant attendus par les soignants libéraux, les 200.000 masques livrés à l’île de La Réunion sont moisis et tâchés, certains avec des insectes dedans ! Idem à Mayotte. Quand le pire se produit en France, c’est toujours le pire du pire dans les Outre-Mer… Accablant.Un peu plus tard, je découvre ce sondage : pour 65% des Français, le gouvernement est responsable de la pénurie car il n’a pas pris les bonnes mesures pour rectifier le tir (https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-sept-francais-sur-dix-estiment-que-le-gouvernement-ne-leur-dit-pas-la-verite-selon-un-sondage_3884425.html). La colère monte…. Ils ne réussiront pas à la confiner.

La journée fut affreusement animée par les déclarations de la porte-parole du gouvernement, Sibeth N’Dyae. En pleine crise sanitaire, nous pourrions en rire si nous n’avions pas la gorge si nouée par la gravité de la situation quand en point presse, elle déclare : « Nous n’entendons pas demander à un enseignant qui aujourd’hui ne travaille pas de traverser toute la France pour aller récolter des fraises ». Chassez le naturel… On se demande comment ce gouvernement peut nous asséner « il y a une continuité pédagogique », puisque les profs doivent trouver les moyens d’assurer cours et/ou devoirs, et, « en même temps », se voir traiter avec autant de mépris et comme s’ils ne faisaient rien de leurs saintes journées… La porte-parole ne s’est pas arrêtée là : « Le Président ne porte pas de masques parce qu’il n’y en a pas besoin quand on respecte les distances de protection ».Une fois de plus, on ne comprend rien aux consignes. Or ces contradictions du pouvoir ont un impact concret sur les pratiques des gens et leurs angoisses. Macron nous incite à aller au théâtre et, cinq jours plus tard, l’arrêté de confinement est signé, les espaces culturels sont fermés. Les ministres Blanquer et Véran nous disent de ne pas avoir peur d’envoyer les enfants à l’école et, trois jours plus tard, les établissements scolaires sont fermés. Le gouvernement maintient la tenue des élections municipales mais, la veille, le Premier ministre annonce les mesures de confinement. C’est ainsi que les Français ressentent une navigation à vue au sommet de l’État de nature à accroître le sentiment de ne pas être protégé.

C’est pour finir avec un masque que nous avons découvert Emmanuel Macron au journal télévisé hier dans un hôpital à Mulhouse. C’est ensuite dans un décor de guerre soigneusement calibré, avec ses tentes militaires, qu’Emmanuel Macron a prononcé son discours. Le Président apparaissait tout petit devant les événements. Il n’a trouvé ni les mots, ni les actes à la hauteur du défi sanitaire. Aucune annonce, en dehors d’un plan pour l’hôpital, déjà annoncé et ré-annoncé, même s’il est maintenant « massif », mais nous ne connaissons toujours pas le montant de la dotation aux hôpitaux, ni celui des primes immédiates… Notons que seuls 22 millions de Français l’ont écouté contre 35 millions lors de sa précédente intervention. Un signe de défiance ?

Avant de m’endormir, comme un lot intime de consolation dans ce terrible paysage, j’ai entonné ce refrain d’un chant révolutionnaire de 1871 :

Oui mais !
Ça branle dans le manche,
Les mauvais jours finiront.
Et gare ! à la revanche
Quand tous les pauvres s’y mettront.
Quand tous les pauvres s’y mettront.

Clémentine Autain

Questions au gouvernement, puisqu’elles sont restées sans réponse

Par Clémentine Autain | 25 mars 2020

Il faut voir l’ambiance dans l’Assemblée nationale déserte, où seuls une poignée de députés et deux ou trois ministres siègent pour les questions au gouvernement… À un mètre au moins les uns des autres et sans partager les micros… Vigilance… Dans la salle des quatre colonnes qui grouille habituellement de journalistes et d’élus, seul BFM avait dépêché une équipe. Il est vrai que l’Assemblée fut un véritable foyer épidémique et que les mesures de confinement, les gestes barrière, doivent y être respectées. Je veux dire avec force combien la démocratie ne peut être engloutie dans le néant au nom de la crise sanitaire. Nous l’avons vu avec la loi sur les mesures d’état d’urgence sanitaire : les parlementaires, les oppositions doivent pouvoir exprimer leur point de vue. Nous avons argumenté et voté contre, et je vous invite à lire le point de vue tranché d’un avocat pénaliste qui nous alerte sur les dangers en termes de droits et libertés dans la durée (https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/24/raphael-kempf-il-faut-denoncer-l-etat-d-urgence-sanitaire-pour-ce-qu-il-est-une-loi-scelerate_6034279_3232.html) L’exécutif ne peut bénéficier de tous les pouvoirs dans un moment comme le nôtre. Je rappelle que même pendant la Première Guerre mondiale la séparation des pouvoirs fut maintenue. 

Hier, j’ai donc posé une question au gouvernement. Pour que la démocratie fonctionne, il faudrait que nous ayons des réponses dignes de ce nom. Ce ne fut pas le cas. C’est la secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances, Agnès Pannier-Runacher, qui m’a répondu – si l’on peut dire… J’ai reçu un commentaire qui résume en ces termes : « Tu dis qu’il faut relancer l’entreprise qui fabrique de l’oxygène, comme le demande les salariés virés, et la ministre te répond qu’il faut féliciter LVMH qui va produire des masques ou des gels. C’est un scandale !!!!! ». 

J’avais pourtant des questions précises, donnant à voir (dans le temps si court imparti… 2 minutes !) ce que pourrait être un plan de mobilisation sanitaire pour organiser notre réponse, dans la durée. Je les repose ici, en étayant un peu.

Les appels au secours se multiplient sur le défaut de matériels qui met en grave danger les personnels soignants. Un exemple parmi tant d’autres : six jours après les promesses de distribution de masques dans les pharmacies, Christian Lehmann, médecin dans les Yvelines, doit encore se contenter de 50 masques chirurgicaux retrouvés par sa pharmacienne et datant de 2009. Les stocks de masques n’auraient pas dû être détruits et l’histoire de ce scandale d’État est maintenant dans le domaine public ( lire par exemple : https://www.franceculture.fr/politique/penurie-de-masques-les-raisons-dun-scandale-detat). La France a parié sur le grand marché mondial, sur l’importation, et s’est donc dépossédée en matière de souveraineté, de capacité de réaction et de protection. C’est ainsi que l’entreprise Honeywelle Safety a dû arrêter de produire 200 millions de FFP2 par an faute de commande de l’État (https://mobile.france.tv/france-2/journal-20h00/1319657-journal-20h00.html).

Maintenant, on sait qu’il faut anticiper la fabrication en France. En 48 heures, les Tissages de Charlieu dans la Loire ont modifié leur ligne de production pour en fabriquer 130.000 par jour (https://www.la-croix.com/Economie/Entreprises/Coronavirus-130-000-masques-jour-usine-Loire-2020-03-21-1201085320). L’Atelier Tuffery en Lozère, entreprise éthique, a décidé également de s’y mettre, sans dégager le moindre profit (https://www.bastamag.net/Masques-covid19-penurie-PME-Lozere-filiere-courte-jeans-fabriques-en-France). D’autres entreprises mettent la main à la pâte mais l’État doit planifier cette production d’ensemble, la maîtriser, réquisitionner autant que de besoin dans le monde du textile, et en coordonnant avec d’autres secteurs pour les masques plus protecteurs qui nécessitent des savoir-faire spécifiques. D’où ma question : quelles entreprises l’État va-t-il enfin réquisitionner pour fabriquer des masques, des gants, des sur-blouses ou encore des charlottes ? Quelle chaine d’approvisionnement est mise en place ? Pas de réponse, sinon des remerciements aux industriels, une phrase sur la difficulté à fabriquer des masques homologués en raison des propriétés filtrantes et un vague « nous avons réussi à mobiliser les filières industrielles dans ce combat ».

Les hôpitaux manquent également de bouteilles d’oxygène. Luxfer, seule usine qui en fabriquait en France, a été délocalisée en 2018 mais ses ouvriers implorent une remise en activité (https://www.marianne.net/economie/appels-nationaliser-l-usine-de-luxfer-nous-pourrions-securiser-l-approvisionnement-des). Le gouvernement va-t-il enfin le permettre ? Pas de réponse, en dehors des mêmes termes généraux.

Les cliniques privées demandent à être réquisitionnées (https://www.ouest-france.fr/sante/virus/coronavirus/coronavirus-les-cliniques-privees-demandent-etre-requisitionnees-6789549). Qu’attend l’État ? Pas de réponse.

La pénurie de gel est aussi préoccupante. Les messages de prévention nous demandent de nous laver les mains avec du savon ou, à défaut, avec du gel hydroalcoolique, mais bon courage pour en trouver. La situation s’est améliorée mais nous sommes nombreux à faire l’expérience de ne pas en trouver dans notre pharmacie. Quelle mainmise de la puissance publique sur les entreprises françaises qui peuvent en fabriquer ? La ministre me répond que la production de gel a été augmentée grâce à LVMH ou Pernod-Ricard et qu’il n’y a pas de manque de gel, ce qui a fait sacrément tousser dans les commentaires sur mes réseaux sociaux…

La France a délocalisé l‘essentiel de la fabrication de paracétamol. Depuis la délocalisation de Rhône-Poulenc, 85% provient des États-Unis et 15% de la Chine. Il semble que nous ayons aujourd’hui deux mois de stocks. J’ajoute que nous manquons également d’intubateurs. Quand et comment le gouvernement va-t-il relancer ces productions en France ? Pas de réponse, en dehors de termes très généraux sur la « reconquête industrielle » et la « relocalisation » à enclencher – après avoir imposé les traités de libre-échange de type CETA, entendre dans la bouche d’En Marche l’objectif de relocalisation, comme s’il avait toujours été là, fait un drôle d’effet…

Je demandais des réponses claires, précises, chiffrées et je me retrouve face à un discours général qui n’est pas de nature à rassurer. En pleine crise sanitaire, on ne peut pas naviguer à vue et compter sur le bon-vouloir des entreprises incitées à contribuer à l’effort national. Puisque le gouvernement se prépare depuis deux mois – le Premier Ministre l’a rappelé avant-hier au Journal Télévisé – la puissance publique devrait maintenant pouvoir dire « nous réquisitionnons telle et telle entreprise pour fabriquer tel produit manquant et nous pouvons vous affirmer que tant de ce produit seront disponibles dans tant de jours ». Je constate que l’idée de réquisitionner est étrangère à des dirigeants totalement acquis aux normes néolibérales. D’ailleurs, le ministre Bruno Le Maire au moment de la privatisation d’ADP ou de la Française des jeux s’était montré sans ambiguïté : l’État n’a « pas vocation à diriger des entreprises concurrentielles ». Aujourd’hui le ton a un peu changé face aux événements puisque, sur BFM Business le 18 mars, le même ministre disait : “Si pour protéger notre patrimoine industriel il faut aller jusqu’à la nationalisation de certaines entreprises parce qu’elles seraient attaquées sur les marchés, je n’aurai aucune hésitation. » Je dis un peu parce que cela ne relève pas de l’État stratège et protecteur que j’appelle de mes vœux. Il s’agit en gros de socialiser les pertes. Le patron du Medef ne dit pas autre chose quand il plaide pour une nationalisation de certaines entreprises en difficulté (http://www.leparisien.fr/economie/coronavirus-le-medef-favorable-a-la-nationalisation-d-entreprises-en-grande-difficulte-23-03-2020-8286039.php). Nous, ce que nous voulons, c’est que l’État se dote des moyens nécessaires pour répondre au défi de la crise sanitaire, et pour cela, les incursions dans la propriété privée ne doivent pas être taboues mais subordonnées à l’intérêt humain, et la mise en commun des richesses doit permettre d’augmenter nos capacités pour répondre aux besoins essentiels. 

Je n’ai pas parlé, dans ma question hier, du dépistage mais l’enjeu des tests est aussi décisif. Or pour l’instant, les laboratoires français et les usines manquent de matériel pour fabriquer des kits à cet effet. Nous en fabriquons aujourd’hui environ 5.000 par jour… C’est dire si c’est une denrée rare….  Nous n’avons pas suffisamment de composants pour produire ces tests : les réactifs pour détecter le virus, les bâtonnets qui servent à introduire le réactif dans la narine du patient. C’est d’autant plus dramatique que relever ce défi pourrait modifier la stratégie de confinement dont les méfaits psychologiques, physiques, sociaux sont devant nous. Pour la deuxième fois en quelques jours, des syndicats de soignants ont saisi le Conseil d’État. Ils portent notamment l’exigence de masques pour l’ensemble de la population et un dépistage massif (http://www.leparisien.fr/faits-divers/coronavirus-masques-tests-chloroquine-les-soignants-saisissent-de-nouveau-le-conseil-d-etat-24-03-2020-8287293.php?utm_campaign=facebook_partage&utm_medium=social).

Notre santé ne peut pas être indexée sur le profit. Hier matin sur France Info, Bruno Le Maire a invité « à faire preuve de la plus grande modération dans le versement des dividendes » cette année. Je repose ma question, à laquelle je n’ai eu aucune réponse, même évasive : pourquoi une simple invitation verbale et non une contrainte légale, comme vous savez le faire quand il s’agit de contraventions individuelles pour manquement aux règles de confinement ?

Clémentine Autain

ET SI ON AVAIT UNE STRATÉGIE INDUSTRIELLE ?

Par Clémentine Autain | 23 mars 2020

Pour faire face au coronavirus et répondre, dans la durée, aux besoins essentiels

Les manquements frappent aujourd’hui là où nous avons alerté maintes fois.

Comment est-il possible, à l’heure de la crise sanitaire, que nous n’ayons pas les moyens, dans la VIe puissance économique mondiale, de produire autant de masques, de gants ou de gel hydroalcoolique que de besoins ? Pourquoi en décembre 2018 avons-nous laissé l’entreprise Luxfer être délocalisée, cette usine qui produisait des bouteilles à oxygène dans le Puy-de-Dôme qui font maintenant cruellement défaut dans les hôpitaux ? Comment se fait-il que 100% du paracétamol disponible en France soit importé d’Asie, nous mettant face à une potentielle pénurie alors que nous luttons contre le Covid19 ? Quelle improbable stratégie de court terme a pu conduire l’État, il y a dix ans, à détruire les stocks de masques chirurgicaux et FFP2 ? Nous réalisons à quel point les choix d’hier nous mettent dans le mur en pleine crise sanitaire. Ce ne sont pas des questions de spécialistes mais bel et bien des enjeux majeurs de souveraineté et d’anticipation, qui nous concerne toutes et tous.

À plusieurs reprises depuis le début du quinquennat, insoumis ou communistes, nous avons interrogé le gouvernement sur sa stratégie industrielle, en regrettant que, comme leurs prédécesseurs, les macronistes dilapident des entreprises détenues par l’État, soient incapables d’empêcher des délocalisations ou dérégulent l’économie réelle avec de nouvelles batteries de traités commerciaux internationaux. Le défaut de perspective industrielle digne de ce nom est notamment criminel du point de vue de la lutte contre le réchauffement climatique. Comment assurer la transition écologique indispensable si la puissance publique se dépossède de ses leviers industriels, ne sait pas intervenir intelligemment sur ce que l’on produit et comment on le produit ?

Parfois, j’ai eu l’impression de prêcher dans le désert. J’ai regretté, par exemple, que nous n’ayons pas réussi à enclencher une campagne de masse contre le CETA. Ce traité de libre-échange, sur lequel je m’étais engagé pour mon groupe à l’Assemblée nationale, inaugurait l’ère de textes bilatéraux signés à tout va, qui lamine notre souveraineté et, à la faveur de barrières douanières modifiées, organise une jungle de concurrence libre et non faussée. Autant de chèques en blanc signés aux multinationales. Sans grand débat public, ces textes comportant des milliers de pages touchent à notre vie quotidienne, de la santé aux services publics, en passant par la culture. Effrayant.

Le moment est venu de changer de stratégie. Le laisser-faire est une catastrophe. L’intérêt des grands groupes qui cherchent à dégager du profit n’est pas le bon guide pour satisfaire les besoins. En urgence, la France aurait déjà dû réquisitionner des usines pour produire ce dont les hôpitaux ont besoin pour soigner et abaisser rapidement le taux de mortalité. A moyen terme, il faut organiser la relocalisation de l’économie, en commençant par cesser de recourir à la production à l’autre bout du monde de produits que l‘on peut produire en France. Le temps est venu d’ouvrir le débat public sur nos besoins et de chercher à prévoir dans le temps le développement des moyens industriels pour y répondre. C’est un enjeu de santé publique, de responsabilité écologique, de souveraineté et donc de démocratie, de soutien à l’emploi dans notre pays. Nous ne pouvons pas laisser nos vies dans les mains des marchés financiers. Si nous continuons à mettre à mal tous nos moyens d’intervenir dans les choix de production, où allons-nous ? Nous irons de désastre en désastre. La crise du coronavirus pourrait être l’occasion de prendre la mesure des choix à opérer et d’engager une grande bifurcation de modèle économique et industriel.

Au moment où je termine ces lignes, je vois qu’Airbus a décidé de rouvrir partiellement ses usines…. L’urgence ? L’Airbus A320. L’entreprise aurait reçu 20.000 masques. Notre société ne tourne vraiment pas rond…

Oui, ma colère monte.

Clémentine Autain

C’EST AUJOURD’HUI DIMANCHE…

Par Clémentine Autain | 22 mars 2020

Le confinement nous fait perdre la notion du temps.

Ma perception est sensible, émotive, nous ne sommes pas des machines.

Des images tournent dans ma tête…

Dans une vidéo virale, un patient, jeune, portant un masque d’oxygène, qui nous implore de nous confiner et de respecter les gestes-barrière.

À la télé, un médecin qui évoque ces malades s’exprimant correctement en arrivant dans l’hôpital et qui, deux heures plus tard, sont sous respiration artificielle : « ce virus est une cochonnerie ! ».

Partout sur les réseaux, le hashtag : « restez chez vous ! ».

Sur Brut.fr, Hamza, livreur : « J’aurais aimé être confiné, mais on n’a pas le choix. Si demain on ne va pas travailler, on n’aura pas d’argent pour nourrir notre famille ».

Le rayon de pâtes vide au supermarché.

La tristesse dans le visage de la caissière, derrière une vitre en plexis, à qui je dis « courage à vous, merci ».

À la Une de FranceInfo.fr, des gens avec des bagages devant une gare, et ce titre : « des urbains venus se réfugier en Vendée « ont diffusé l’infection », affirme un médecin ».

Un chiffre, dans Le Parisien : 10% des amendes pour non-respect du confinement et non présentation de l’attestation de déplacement se concentrent sur un département… la Seine-Saint-Denis.

Les ouvriers de Luxfer qui demandent la réouverture de leur usine qui fabriquait des bouteilles d’oxygène avant d’être délocalisée en mai 2018.

Une cagnotte en ligne pour récolter des dons pour les soignants de l’APHP, comme si l’État avait démissionné.

Sur un mur de briques, dans une rue vide, un tag : « make the rich pay for covid 19 ».

L’arrivée de médecins cubains en Lombardie, sous les applaudissements.

À 20h, le bruit des casseroles qui résonne sous mes fenêtres.

Ces mots à plusieurs reprises : « la pénurie de masques est un scandale d’État », pendant que mes enfants répètent en boucle et en riant, devant leur mère consternée, « nous sommes en guerre ! » en mimant le Président de la République.

Fin des images sur ma télé qui, du haut de ses onze ans, vient de tomber en panne – les aléas du confinement…

Vivement demain.

Non, pas lundi, je parle du monde d’après.

Quand nous aurons gagné, non pas la guerre, mais sur le coronavirus et le sens de la société.

Clémentine Autain

« PLUS RIEN NE SERA COMME AVANT » ?

Par Clémentine Autain | 21 mars 2020

Projet de loi sur les mesures d’urgence et stratégie du choc

Peut-être, quelques instants devant un JT, parce que l’on ressent une profonde empathie avec la patrie tout entière, parce que les mots réconfortent quand la peur de la mort nous rassemble face à la crise sanitaire… alors, de façon fugace, nous nous sommes pris à rêver qu’Emmanuel Macron changerait de cap. Après tout, l’éloge de l’État providence, des services publics et de la solidarité aurait pu donner le sentiment que « plus rien ne serait comme avant », pour reprendre les termes du Président de la République lui-même. Il est vrai que l’épidémie met en lumière l’utilité impérieuse des services publics et la nécessité pour l’État de donner la priorité à la satisfaction des besoins humains.

Hier, en commission à l’Assemblée nationale pour étudier le projet de loi relatif aux mesures d’urgence, la parenthèse est déjà refermée. Retour aux fondamentaux néolibéraux… Je ne discute pas le besoin du gouvernement de pouvoir agir très rapidement vu l’ampleur de la crise. C’est l’évidence, il faut un dispositif spécial permettant à l’État de prendre des dispositions particulières pour affronter la crise. Mais dans le projet de loi, on découvre de curieuses mesures. L’article 7 donne la possibilité au gouvernement de prendre des ordonnances en matière économique, financière et sociale. Et là, on tombe sur cette régression sociale de grande ampleur : possibilité de caler les RTT sur la période de confinement, en dérogeant aux délais de prévenance, d’en finir avec les 35 heures ou le repos dominical. Toute une série de modifications ou dérogations, en matière de procédures collectives, de prud’hommes ou de formation professionnelle sont inclues dans le champ de ces ordonnances. En clair : une nouvelle salve de remise en cause de conquêtes sociales est devant nous.

Vous ne trouverez pas, en revanche, la possibilité pour l’État de contraindre des entreprises dont l’activité n’est pas essentielle à se mettre à l’arrêt si les conditions de protection sanitaire ne sont pas garanties. Amazone, Dunlop, Valeo et consorts peuvent dormir tranquille… D’autant que, je le rappelle, la ministre du travail les a encouragées. « J’en appelle au civisme des entreprises », a martelé Muriel Pénicaud, assurant être « scandalisée » de voir une antenne locale de la Capeb (syndicat patronal de l’artisanat du bâtiment) inciter, par courrier, ses adhérents à ne pas aller travailler. Elle a bien enfoncé le clou : « Les entreprises qui sans avoir discuté et réfléchi avec leurs équipes, se retirent, sont défaitistes ». Oui, oui, vous avez bien lu, et elle a même encore insisté en ces termes : « quand un syndicat patronal dit aux entreprises “arrêtez d’aller bosser, arrêtez de faire vos chantiers”, ça c’est du défaitisme ». N’en jetez plus… Qu’il semble déjà si loin le temps – bref – où le sommet de l’État avait un mot à la bouche pour coacher ses troupes : HUMANITÉ ! C’était après le vote indécent contre l’allongement des jours de congé pour les parents ayant perdu un enfant.

Alors hier, avec mon panier repas entre deux séances de commission dans une Assemblée nationale déserte, j’ai pensé à « La stratégie du choc » de Naomi Klein. Après un traumatisme collectif, une attaque terroriste, une catastrophe naturelle ou… une crise sanitaire, nous sommes dans un état de choc propice à nous laisser guider par les leaders qui prétendent nous protéger. C’est en tout cas Milton Friedman, Prix Nobel d’économie et ardent théoricien de l’ultralibéralisme, qui a défendu cette théorie, conseillant aux hommes politiques d’appliquer un traitement de choc immédiatement après une crise douloureuse. Je me suis dit que le pouvoir en place pouvait, à l’occasion de la crise du coronavirus, tenter de mettre tout le monde au pas pour avancer un cran supplémentaire dans la marche dérégulée de l’économie et la mise en pièce des droits et protections. C’est une possibilité que l’on entrevoit clairement dans le projet de loi sur les mesures d’urgence.

En outre, comme à chaque fois, la potion néolibérale s’accompagne d’une dose d’autoritarisme et de contrôle social accrue – on le sait depuis Thatcher. C’est ainsi que dans le projet de loi instaurant un état d’urgence sanitaire, on ne s’étonnera pas de trouver notamment un temps étrangement long d’application. En effet, l’état d’urgence prévu dans la loi du 3 avril 1955 consacre un recours à la loi dès 12 jours d’état d’urgence. Un décret institue l’état d’urgence puis il faut repasser devant le Parlement au bout de douze jours pour le prolonger si nécessaire. Là, le délai pour l’urgence sanitaire serait d’un mois. Et dans le cas de notre crise actuel, c’est même deux mois d’état d’urgence sanitaire prévu à partir du vote de cette loi. Le pouvoir de l’exécutif est consacré comme jamais. Rendez-vous compte que, même pendant la Première guerre mondiale, la séparation des pouvoirs entre législatif et exécutif n’a pas été abrogée.

Tout cela peut sembler loin du drame que nous traversons. Nous comptons les morts, nous lisons les témoignages effroyables sur la situation dans les hôpitaux, nous connaissons la peur, l’isolement, la tristesse… Alors la protection des droits conquis ou la démocratie, a-t-on l’idée de s’en préoccuper ? Il le faut. Ayons conscience qu’un socle de droits élevés et des processus démocratiques, ce sont nos forces pour vaincre le virus, protéger les individus, remettre sur pied la société.

Clémentine Autain