Extrait de l’introduction :

16 avril 1999. Un petit groupe déjeunes s’attroupe sur le trottoir du boulevard Haussmann, devant les Galeries Lafayette. Ils ne sont pas là pour faire du lèche-vitrine, mais pour manifester leur colère, comme le prouvent les pancartes qu’ils brandissent : « STOP MODEL-E-S ! ». Les badauds peuvent les entendre scander d’étranges slogans, comme sortis des années 1970 : «Non aux femmes dans les vitrines ! Oui aux femmes à l’Assemblée !», ou encore : «Les patrons en caleçons». La raison de cette colère ?

Le grand magasin parisien a eu une idée fulgurante, sortie du cerveau d’un publicitaire un peu trop zélé : exposer en vitrine des mannequins vêtus de lingerie Chantal Thomass. Des mannequins vivants.

Le communiqué de presse annonçant l’opération ne craint pas d’utiliser les clichés les plus éculés : les mannequins en vitrine «vaquent à leurs occupations typiquement féminines : pose de vernis, papotage, lecture, préparation de petits plats…»

L’action se déroule, rappelons-le, à la fin des années 1990. D’un revers de la main, les Galeries Lafayette viennent de balayer trente ans de luttes féministes. Il est vrai qu’en ce siècle finissant, le féminisme n’a plus guère de couleurs. Le service marketing des Galeries pense, comme d’autres, qu’il n’est plus qu’un objet de nostalgie pour militantes quinquagénaires.

Mais sur le trottoir, l’âge moyen des manifestants n’excède pas 30 ans. Ils ont patiemment éclos, dans l’ombre. Leur groupe s’appelle Mix-Cité, et se qualifie de «mouvement mixte pour l’égalité de sexes». Mixte, c’est-à-dire qu’il compte aussi des hommes dans ses rangs. Une nouveauté. Ce n’est pas la seule. Aux journalistes qui se sont rendus sur les lieux pour en savoir un peu plus, la porte-parole de Mix-Cité dénonce «la logique marchande et les stéréotypes sexistes générés par un tel spectacle». La porte-parole est une jeune femme de 26 ans. Elle sait déjà dérouler un discours impeccablement rôdé. Elle n’a pas la langue dans sa poche et cela plaît aux médias. On sent que la jeune Clémentine Autain possède déjà sur son CV quelques passages sous les spotlights. Sa blondeur et son regard bleu acier font des ravages devant la caméra. Attrapée par son minois glamour, Chantal Thomas ira même jusqu’à lui proposer une parure de lingerie, pour l’amadouer. Peine perdue.