Après la chute de Daesh : écouter les familles pour sauver les enfants des camps

Après la chute de Daesh : écouter les familles pour sauver les enfants des camps

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J’ai pris l’initiative d’inviter mercredi dernier à l’Assemblée nationale le collectif Familles unies, en conviant l’ensemble des députés (à l’exception de l’extrême droite) à venir écouter leur récit poignant, leurs inquiétudes et leurs demandes. Ces familles, traumatisées par les départs en Syrie de leurs enfants, leurs petits-enfants, se sont regroupées car elles se trouvaient démunies et sans aide véritable de la part des pouvoirs publics. Elles sont les premières spectatrices de l’embrigadement sectaire au service de Daesh, et ma conviction est que nous devons les écouter par devoir d’humanité et pour mieux saisir les mécanismes d’embrigadement djihadiste, et donc pour mieux les combattre.

Avec les députés Elsa FaucillonSonia KrimiM’jid El Guerrab et plusieurs collaborateurs d’autres parlementaires venus de différents groupes politiques, nous avons pris la mesure de l’urgence sanitaire à laquelle les pouvoirs publics doivent répondre. Au cours de cette audition, @Jean-Michel Clément, M’jid El Guerrab et Hubert Julien-Laferrière sont aussi intervenus dans ce sens. Par ailleurs, cette tribune du collectif, signée par de nombreuses personnalités, montre combien ce sentiment d’urgence est partagé (https://www.liberation.fr/…/la-france-doit-rapatrier-les-en…).

Aujourd’hui, la situation humanitaire dans les camps syriens est affolante. Dans les camps de Al-Hol (65.000 personnes !) ou de Roj, des milliers d’enfants sont en danger, maltraités, atteints de nombreuses maladies mortelles. Depuis le 15 mars, à Al-Hol, plus de 130 décès ont été constatés : 80% concernent des enfants. C’est un enjeu international. Dans cadre, l’État français doit prendre ses responsabilités vis-à-vis des enfants des Français partis rejoindre ces camps de Daesh. Ces enfants ne sont pas responsables des choix faits par leurs parents, et nous ne pouvons prendre le risque de les voir demain devenir des petits soldats de la haine.

Les obstacles au rapatriement de ces enfants existent, et M. Le Drian évoque notamment celui de l’autorité parentale qui empêcherait la France de séparer les mères de leurs enfants. On peut lui objecter que les traités internationaux et européens permettraient de passer outre cette autorité pour protéger les enfants (en prononçant des mesures d’assistance éducative, par exemple). Les enfants maltraités en France sont éloignés de leurs parents. Pourquoi cette règle changerait à l’étranger ? Chercher à rapatrier ces enfants, sans faire le tri entre les orphelins et les autres, et sans fonder sa politique sur des critères d’âges dont on ne sait d’où ils sortent (pourquoi seulement les moins de 5 ans ?), est aujourd’hui un impératif de solidarité et de responsabilité.

Quant à la question du rapatriement des djihadistes, nous ne pouvons pas faire l’économie de ce débat. Ces questions se posent : l’Irak est-elle compétente pour juger les combattants ? Quelles seront les peines ? A l’heure où les autorités kurdes, devant le refus de la France de rapatrier les djihadistes français, envisagent la création d’un tribunal international, nous ne pouvons esquiver ce sujet plus longtemps. M. Le Drian clame la cohérence de la politique du gouvernement, et assure que les combattants doivent être jugés là où ils ont commis leurs actions. Pourtant, en février, c’est ce même gouvernement qui défendait le rapatriement de 130 djihadistes français de Syrie (dont nous avons appris ensuite que la majorité était composée d’enfants). Alors où est la cohérence, dans cette cacophonie gouvernementale ? Quel crédit donner à M. Le Drian lorsqu’il dit : « notre position n’a pas changé » ?

Comme vous pouvez le voir dans la vidéo, j’ai tenu à attirer l’attention du Ministre à l’occasion de son audition à la commission des affaires étrangères sur la situation de ces familles. Alors que l’on tonne sur tous les tons que le combat contre le djihadisme est une priorité nationale, on a laissé désarmés ces citoyens et citoyennes face au basculement dans l’horreur de leurs enfants. Des mesures ont été prises pour avancer sur le terrain de la prévention en France. Le mouvement semble lancé mais nous sommes encore loin du compte. L’association Familles unies fait face au silence des ministres et ses membres sont harcelés, notamment par des réseaux néo-fascistes qui les rendent responsables des actes de leurs enfants qu’ils ont vu, sans pouvoir toujours agir, embarqués dans un phénomène politico-religieux sectaire d’une efficacité redoutable.

Il faudrait davantage de moyens et de réflexions pluridisciplinaires pour gagner en efficacité. Lydie nous racontait par exemple pendant la réunion qu’elle avait contacté la cellule de lutte contre l’emprise sectaire (le CAFFES) avant que son enfant ne parte en Syrie. Cela n’a pas empêché le départ de sa fille, morte sur place en laissant trois petits orphelins rapatriés le 17 mars dernier. Dix minutes avant la réunion, une autre grand-mère apprenait le décès de ses petits-enfants.

Véronique et Thierry Roy, que je connais depuis longtemps car ils habitent à Sevran, et auxquels je dois beaucoup dans ma compréhension de cet enjeu, nous racontaient qu’ils avaient appris la mort de leur fils par whatsapp. Mais sans certitude, ni confirmation officielle. Alors qu’ils ont collaboré autant que possible au lancement de la campagne Stop djihadisme, qu’ils ont donné toutes les informations nécessaires aux forces de l’ordre, ils ont été perquisitionnés, soupçonnés de cacher leurs fils dans leur maison. Il faut bien sûr que les enquêtes se mènent mais il faut aussi que le traumatisme connu par ces familles soit enfin pris en compte.

M. Le Drian explique que le ministère « est en relation avec les grands-parents ». Ce sont pourtant ces derniers qui m’ont assurée de leurs difficultés à entrer en contact avec ses services. On m’a décrit des échanges lacunaires, des informations manquantes. La souffrance de ces familles ne peut être méprisée. En écoutant leurs mots et leurs histoires, on sort des préjugés et on apprécie la complexité d’un sujet qui nous concerne toutes et tous. C’est pourquoi je regrette qu’aucun ministre n’ait pris le temps de les entendre, et que les réponses à leurs si nombreux courriers ne soient que des accusés de réception.

Jean-Yves Le Drian n’a pas répondu aux différentes questions que je lui ai posées et réaffirme que seuls les mineurs de moins de cinq ans orphelins ont une chance d’être rapatriés. Il y a indéniablement des questions juridiques et éthiques complexes à dénouer. Je ne prétends pas à cet instant avoir des réponses à toutes. Mais je suis convaincue que nous devons ouvrir le débat, chercher à sauver ces enfants, cesser de jeter l’opprobre sur ces familles qui souffrent, et ne pas renoncer à nos principes humanistes et républicains fondamentaux.

Si la menace terroriste à laquelle nous devons répondre ne disparaît pas par l’unique élimination territoriale de Daesh, elle ne disparaitra pas non plus par un simple refus du rapatriement des enfants de djihadistes français.