Jaurès : un patriotisme de concorde, de justice et de paix

Jaurès : un patriotisme de concorde, de justice et de paix

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Les commémorations ont toujours le parfum du présent. Pour ce 108e anniversaire de l’assassinat de Jean Jaurès, je voudrais saluer sa conception du patriotisme, qui porte la concorde, la justice et la paix. Rien de mièvre, ni de purement théorique dans ces principes humanistes maniés par le grand dirigeant socialiste qui avait l’obsession de faire retomber les idées sur la terre ferme. Face à la banalisation de la vision nationaliste portée par l’extrême droite, la pensée jaurésienne est d’une immense fécondité.

Dans la droite ligne du FN, le RN possède un fil à plomb idéologique qui dépasse tous ses opportunismes programmatiques. Son objectif central est d’entretenir l’imaginaire d’une nation mythifiée et unifiée qu’il s’agirait de purifier par un racisme culturel reposant sur la haine des musulmans et des migrants. Cet « ordre nouveau » relève d’un processus de renaissance visant à exclure tous ces corps prétendus étrangers ou traitres, jugés responsables de la décadence et venus troubler l’osmose de la communauté fantasmée. Contre « La France aux Français » et toutes les déclinaisons de la « préférence nationale » portées par les Le Pen, Jaurès semble avoir déjà répondu :

« Quel chauvinisme imbécile et bas ! […] Quiconque se préfère délibérément aux autres ne reconnaît aux autres qu’un droit inférieur ; et c’est le principe de tous les attentats, de toutes les iniquités. C’est la formule et la doctrine de la barbarie nationaliste ; [et qui propagerait] cette théorie basse commettrait un crime de lèse-humanité et de lèse-patrie. Misérables patriotes qui, pour aimer et servir la France, ont besoin de la « préférer », c’est-à-dire de ravaler les autres peuples, les autres grandes forces morales de l’humanité. La vraie formule du patriotisme, c’est le droit égal de toutes les patries à la liberté et à la justice, c’est le devoir pour tout citoyen d’accroître en sa patrie les forces de liberté et de justice » .

Le patriotisme était pour Jaurès un idéal révolutionnaire, à mille lieues d’un chauvinisme étroit, théâtral et tapageur qu’il dénonçait comme de l’exaltation militaire de ces « patriotes professionnels qui ne comprennent la patrie que comme une force exclusive et barbare ». Le leader socialiste a toujours lié les intérêts de la France à l’idéal humaniste et le patriotisme à l’internationalisme – « un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène ». Je crois indispensable de prendre la mesure de ces tensions nécessaires pour un projet émancipateur au XXIe siècle. La pression de l’extrême droite sur la définition du patriotisme est telle que notre propre conception progressiste de la patrie peut s’en trouver désorientée – d’ailleurs, nous dit Jaurès, quand la classe prolétarienne maudit la patrie, « elle ne maudit que les misères qui la déshonorent, les injustices qui la divisent, les haines qui l’affolent, les mensonges qui l’exploitent ». De la même manière, la demande de protectionnisme est telle dans le contexte de la globalisation néolibérale que l’internationalisme, notamment chez les nouvelles générations, apparaît hors sol. Or c’est là, dans cette double tension, que réside une grande part de la confrontation avec l’extrême droite. Le patriotisme de la gauche de transformation sociale et le nationalisme de l’extrême droite sont profondément antagonistes. Le flux médiatique et les médias dominants tendent à rapprocher, dans le gloubiboulga « des extrêmes » voire « des populismes » comme on avait autrefois les « totalitarismes », deux visions qui s’opposent frontalement. Il n’est donc pas inutile de puiser dans Jaurès des outils intellectuels à même de préciser, d’affiner, d’aiguiser notre propre pensée et expression sur ce sujet. Pour nous comme pour Jaurès, le lien entre le prolétariat et la patrie est essentiel, pour ne pas dire consubstantiel. « C’est dans le prolétariat que le verbe de la France se fait chair », s’était-il exclamé à la Chambre des députés. Nous retrouvons là les subtilités de la conception du peuple qui nous est chère, celle capable de faire coïncider les intérêts de la communauté tout entière avec ceux de la plèbe, c’est-à-dire de la masse des catégories subalternes.

Je terminerai ici en reprenant une assertion simple, juste et fertile, de Jean Jaurès : « c’est dans la direction de l’avenir qu’il faut chercher la Patrie ».

C.A.