Extrait de la préface de Clémentine Autain

Pouvoir le dire, tout simplement. Ne plus se cacher, cesser d’avoir honte, donner à comprendre ce que l’on a subi, ce que le viol a cassé, ce qu’il en coûte de se remettre en vie. Des femmes ont apposé leurs mots sur leurs maux. Publiquement. C’est un événement. Rassemblant plus d’une centaine de témoignages recueillis sur la plateforme Web mise en place par France Télévisions à la suite du «Manifeste des 313» et aux deux documentaires diffusés sur France 2 et France 5, ce livre participe d’une démarche subversive. Oui, notre parole contre le viol dérange tant elle bouscule les codes, les habitudes. Mais quelle peut être la représentation de ce crime si les victimes n’ont ni voix ni visage ? Comment être debout, vivantes, si nous restons murées dans le silence ? Pourquoi se taire, se terrer, accepter l’invisibilité et faire ainsi le jeu des violeurs ? Le temps est venu de briser l’omerta.

La coutume, c’est l’évocation du viol par des femmes floutées, aux voix tronquées, aux noms anonymes, s’exprimant davantage dans la rubrique faits divers que dans les séquences politique et société. La règle, c’est de ne pas perturber l’ambiance et la bienséance en évoquant le déroulé, les détails plus ou moins crus, les séquelles d’une agression sexuelle. Pourtant, le viol est un fait banal, massif, qui porte profondément atteinte à la personne humaine. Il fait partie de notre quotidien par l’ampleur de sa réalité et par la menace qu’il représente pour toutes les femmes qui voient ainsi leur liberté entravée. En France, un viol a lieu environ toutes les huit minutes. Ce chiffre, cet ordre de grandeur est assommant. Qu’importe visiblement : le silence est d’or. A tel point que, dans plus de neuf cas sur dix, les victimes ne portent pas plainte. C’est dire si les violeurs peuvent dormir tranquilles…

Comme l’écrit Aude dans cet ouvrage : «Le silence est complice de crime contre mon humanité […].Je me tais, mon violeur se tait. Avantage pour lui.» «Si je me tais, il gagne», renchérit une autre victime. Notre parole constitue le point de départ pour en finir avec ce crime. «Ne les laissons pas gagner et osons parler», conclut Véronique. L’objectif est de sortir le viol des clichés, libérer les victimes du sentiment de honte et de culpabilité qui les envahit et nuit à leur reconstruction, rendre possible la poursuite des violeurs.

La dramaturge américaine Eve Ensler, qui a révélé avoir été violée par son père, résume dans ses fameux Monologues du vaginale sens d’un tel témoignage : «Je le dis parce que je crois que ce qu’on ne dit pas, on ne le voit pas, on ne le reconnaît pas, on ne se le rappelle pas. Ce qu’on ne dit pas devient un secret et les secrets souvent engendrent la honte, la peur et les mythes.» Le récit à visage découvert marque une rupture et ouvre une nouvelle ère dans la lutte contre le viol et, avec elle, contre l’assujettissement des femmes et la domination masculine.