« Nous sommes un mouvement politique, pas un tribunal »

« Nous sommes un mouvement politique, pas un tribunal »

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Entretien de Clémentine Autain publié le dimanche 10 juillet dans l’Humanité, par Cyprien Caddeo.

Extraits

Avec le remaniement, Damien Abad n’a pas été reconduit dans ses fonctions, mais Gérald Darmanin est toujours ministre. Quelle est votre réaction ?

La pression des mouvements féministes et de l’opinion publique a conduit à l’éviction de M. Abad. Emmanuel Macron aurait dû d’emblée se séparer d’un ministre accusé de viols avec usage de drogue par plusieurs femmes, en prenant ses responsabilités, dès lors que les faits ont été étayés dans la presse. Surtout lorsqu’il prétend que la lutte contre les violences faites aux femmes sera la grande cause du quinquennat ! La preuve que nous en sommes loin : Gérald Darmanin a été conforté et même promu avec le remaniement. Ce qui ressort de l’une des deux plaintes le concernant, c’est qu’il y a bien eu échange d’une relation sexuelle contre un logement social. Qu’un ministre de l’Intérieur avec un tel comportement garde la confiance de Macron et Borne laisse un goût amer… D’autant plus que nous parlons là du ministère qui est censé assurer la formation des policiers dans la prise en charge des violences sexistes et sexuelles (VSS)…

Avons-nous avancé dans la prise en charge de ces violences depuis MeToo ?

Nous avons fait un bond avec MeToo mais je crains que nous soyons maintenant dans le « backlash », le fameux retour de bâton. Chaque période d’émancipation des femmes est suivie d’une vague réactionnaire. J’ai le sentiment que nous basculons, à l’instant où nous sommes, dans cette phase de réaction. L’audience dont a pu bénéficier Eric Zemmour, dont les propos sont d’une misogynie inouïe, en témoigne. Son discours prônant le retour en arrière, comme celui de l’ensemble de l’extrême droite, a été banalisé. J’entends aussi une petite musique monter qui interroge « est-ce qu’on ne va pas trop loin dans le féminisme ? », « c’est en train de devenir l’inquisition », etc… J’ajoute que la violence formulée à l’égard de personnalités comme Sandrine Rousseau ou moi, qui essayons de prendre en charge la lutte contre les violences sexuelles, dit quelque chose du moment. Je l’ai vécu personnellement par exemple sur BFM au moment de l’affaire Taha Bouhafs : pendant trente minutes, c’était moi qui étais comme mise en accusation alors que je venais, avec la FI, de prendre la décision d’évincer un homme accusé de violences sexuelles. Nous avons l’impression d’être l’objet du procès. Non seulement la parole des victimes n’est pas respectée, mais celle des femmes qui prennent en charge ces questions non plus. J’appelle les féministes à prendre la pleine mesure de ce que signifie cette charge contre nous.

(…)

Le comité de suivi contre les VSS de la France insoumise a été au centre de l’actualité. Qu’est-ce qui a présidé à sa création, quel est son rôle et comment il fonctionne ?

Dans le cadre de la vague MeToo, nous souhaitions prendre nos responsabilités pour lutter contre les violences faites aux femmes au sein de notre mouvement. Nous voulons à la fois protéger les victimes, les écouter, empêcher que des hommes violents puissent nuire au sein de la FI mais également mettre en conformité nos principes féministes avec nos pratiques. La cellule mise en place permet aux femmes de témoigner avec une clause de confidentialité. Seules deux personnes ont accès aux témoignages. Les femmes sont reçues et écoutées, un rapport est rédigé et remis à une commission éthique qui statue ensuite sur les sanctions éventuelles. 

Une des deux femmes qui reçoivent les victimes est la députée Sarah Legrain. Des militantes réclament que cette instance soit indépendante et non pilotée par des cadres du parti. N’y a-t-il pas un risque que ce comité serve à couvrir des affaires ?

J’entends tout à fait l’argument. Nous devons réfléchir à comment améliorer cette prise en charge qui n’est pas parfaite. Nous nous situons dans un cadre expérimental, ce comité est quelque chose de nouveau. Je rappelle aussi que nous sommes un mouvement politique, pas un tribunal de justice. Donc il s’agit de règles internes de fonctionnement. Quelle instance qui serait complètement extérieure pourrait dès lors gérer des règles qui régissent notre mouvement ? Une entité extérieure peut-elle décider des candidats que nous choisissons de présenter ou non, des militants dont nous acceptons l’adhésion ou non ? Cette autre hypothèse soulève d’autres questions. Je propose d’ailleurs que nous ayons au sein de la Nupes une grande discussion, à l’automne, pour mutualiser nos réflexions et nos méthodes de lutte contre les VSS au sein de nos mouvements et partis respectifs.

Taha Bouhafs reproche au mouvement de ne pas lui avoir permis de se défendre et de n’avoir aucun accès au dossier d’accusation. Dans un communiqué du 5 juillet, la FI assure qu’il pourra être entendu par le comité de suivi. Mais comment se défendre sans accès au dossier d’accusation ?

Précisons, à propos du contradictoire, que la personne mise en cause est reçue à chaque fois. Cela n’a pas été le cas avec Taha Bouhafs, car il s’est retiré avant d’avoir été reçu. Mais cela fait partie de la procédure. Pour vous répondre sur le fond, il y a une difficulté, oui. Encore une fois, nous ne sommes pas une instance de substitution de la justice. En effet, il y a une part d’arbitraire dans la décision qui a été prise concernant Taha Bouhafs. Nous avons choisi d’accorder une crédibilité aux témoignages reçus et d’appliquer un principe de précaution en lui retirant l’investiture. C’est la seule décision que nous avons prise. Nous assumons ce choix de ne pas accorder notre confiance à un homme accusé de faits de cette nature. J’aimerais que l’on prenne en considération le contexte d’une immense impunité en matière d’agressions sexuelles qui tient à la tolérance sociale à l’égard de ces crimes et délits, même si elle en a pris un coup avec la vague MeToo, mais aussi au problème majeur de la preuve qui fait généralement défaut. Cela ne veut pas dire que nous établissons une vérité. Si l’affaire était restée dans la confidentialité, et non portée sur la place publique par les médias (car la FI ne souhaitait pas rendre publique les faits à la demande des plaignantes et pour ne pas exposer Taha Bouhafs publiquement sans qu’il puisse se défendre), la question posée par cette affaire serait très différente. Cela n’aurait pas eu l’impact que ça a aujourd’hui sur sa vie, son emploi. Je ne mets pas en cause les médias, qu’on soit clair, qui ont le droit d’enquêter, je dis simplement que la médiatisation fait partie du problème. J’entends tout à fait la critique sur l’impossibilité de Taha Bouhafs à se défendre.  

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Comment un parti peut-il agir en amont, pour prévenir les VSS ?

Nous devons prendre en charge la formation et la prévention au sein de nos mouvements. Il va y avoir par exemple à l’Assemblée nationale une formation à destination de tous les députés. Mais encore une fois, ce sont nous, les femmes, qui gérons ça. Je veux que tout le monde comprenne bien à quel point c’est chronophage, épuisant, difficile. J’aimerais que les hommes, au sein des partis et au-delà, se sentent concernés par ces questions, et ne soient pas simplement dans la délégation aux femmes et dans la morale voire le déchainement critique ensuite sur ce qui ne va pas dans la façon de procéder. C’est notre affaire à toutes et tous.

Entretien de Clémentine Autain publié le dimanche 10 juillet dans l’Humanité, par Cyprien Caddeo.