Face à Trump, en finir avec la soumission

L’image fut sidérante : un chef d’État, Nicolas Maduro, capturé avec sa femme, suivi d’un président, Donald Trump, annonçant tranquillement que les États-Unis allaient diriger le Vénézuéla et y installer des compagnies pétrolières. Cet acte brutal, sans soubassement juridique, est une affirmation de puissance. Il vise la soumission à l’ordre du monde voulu par Trump et la mainmise sur le pétrole, mot qui a d’ailleurs été prononcé plus de vingt fois lors de sa conférence de presse.

Cette accélération de l’histoire constitue un tournant géopolitique d’une extrême gravité. Il s’inscrit dans un bouleversement plus global où la dévalorisation, symbolique et concrète, des institutions onusiennes, la remise en cause du multilatéralisme et le retour des impérialismes ont déjà ouvert la voie au génocide à Gaza ou à l’agression en Ukraine.

En prendre la mesure, c’est affirmer notre alignement sur les principes. C’est acter la fin de l’OTAN. C’est tenter de bâtir un système de défense indépendant à l’échelle européenne. C’est chercher des partenaires dans le Sud Global pour une mondialité fondée sur la justice et le droit, la coopération et la solidarité, le partage des richesses et des ressources. C’est arrêter de désinvestir financièrement dans l’aide publique au développement.

Ne pas se laisser impressionner, ni vassaliser : voilà ce qui est attendu de la France et de l’Europe. Cela passe d’abord par l’expression claire et nette d’un refus. Non, nous n’acceptons pas que le monde s’organise sur la base du rapport de forces entre empires. Non, nous ne pouvons pas en revenir au XIXe siècle, et faire comme si le droit n’était qu’une vieille lune. Non, nous ne ferons pas progresser l’humanité dans la jungle de la concurrence généralisée et des guerres commerciales, avec la prédation pour horizon.

Je n’ai aucune sympathie pour le régime Maduro, corrompu, autoritaire, plongeant le peuple vénézuélien dans l’abîme. Il n’est pas question de le défendre : il s’agit de défendre les règles du droit international et la souveraineté des peuples.

La lenteur de la réaction du président français a auguré du pire. En un tweet validant l’agression de Trump au Venezuela, Emmanuel Macron a fait dérailler la voix de la France. Il nous a humiliés et affaiblis. En faisant l’impasse sur le droit international, il a validé l’ère des prédateurs. D’ailleurs, Trump s’est empressé de partager ce message sur son réseau Truth Social. Le rétropédalage ultérieur, précisant que la « méthode employée » n’était « ni soutenue, ni approuvée par la France », est de bon augure mais elle n’efface pas le manque de détermination et de colonne vertébrale du camp présidentiel.

Quant aux dirigeants européens, leurs silences et leur mesure devant le point de bascule opéré par Trump sont affligeants, et terriblement inquiétants. Comme si nous pouvions décidément tout avaler, de la hausse des droits de douane au bannissement du sol américain de l’ancien commissaire européen Thierry Breton, en passant par l’organisation du G20 dans un complexe de golf de la famille Trump ou l’exclusion de l’Afrique du Sud de sa première réunion en 2026 sous présidence américaine, sans oublier la proposition de transformer Gaza en « riviera » ou les négociations sur l’Ukraine humiliant Zelenski et les Européens.

Jusqu’où ira cet esprit de soumission ?

Que Javier Milei ou Giorgia Meloni saluent l’agression de Trump est cohérent : il en va de l’affirmation de l’internationale réactionnaire et autoritaire qui engrange, menace et détruit d’ores et de déjà. Que la France et l’Union européenne soient à ce point effacées, vassalisées, est le signe d’une déroute profonde.

Seuls les dirigeants sud-américains ont condamné fermement cette attaque. Ne pas le faire, rester mou et flou, c’est ouvrir la porte à des répliques : les grandes puissances n’attendent que ça, se délester de toutes contraintes légales, de tout rapport de force les empêchant de déployer leur force. Dmitri Medvedev, aujourd’hui vice-chef du Conseil de sécurité russe, très proche de Vladimir Poutine, évoque une possible opération russe pour kidnapper le chancelier allemand, Friedrich Merz. Les vannes sont ouvertes…

Comment ne pas voir ce qui se joue ? Car non seulement on ne passe pas d’un régime autoritaire avec un président corrompu à un régime démocratique par la brutalité extérieure mais le but recherché par Trump est évidemment ailleurs. C’est la volonté d’accaparer et de dominer, de retrouver ce « temps béni » des colonies, cet âge d’or où le pétrole vénézuélien coulait à flot au profit des États-Unis.

La logique interventionniste américaine n’est pas nouvelle. Qu’on se souvienne de la doctrine Monroe ou de la « police discrétionnaire » instituée par Roosevelt au début du XXe siècle. Mais autrefois, elle se faisait au nom d’une morale – fut-ce en la piétinant dans les faits… – et elle s’appuyait sur un cadre institutionnel, le Congrès et le Conseil de sécurité de l’ONU. Mais Trump a le plus profond mépris pour la démocratie et les institutions. Avec lui, la jouissance des dominants ne doit connaître aucune limite. Et la visée impérialiste a besoin d‘envoyer des messages aux autres puissances, à la Russie et à la Chine, clients du Venezuela. Et demain, s’il faut attaquer la Colombie ou le Groenland pour que l’ordre américain soit accepté, pourquoi se retenir ? Les menaces ont déjà été dégainées.

La France et l’Europe, en lien avec des pays du Sud Global, ont vocation à offrir une autre perspective pour une mondialité digne du XXIe siècle, qui ne doit pas être celle de la loi du plus fort. Ce n’est qu’à partir de la démocratie et du droit, de la coopération et de la mise en commun que nous pourrons affronter les défis planétaires d’aujourd’hui, le dérèglement climatique et la raréfaction des ressources naturelles, les pandémies, la hausse des inégalités, le pouvoir des multinationales ou l’arrivée de l’IA.

En attendant, comment peut-on rester dans un système de défense sous hégémonie américaine, accepter encore que notre diplomatie et notre armée soient intégrées sous-direction des Etats-Unis dirigés par Trump qui veut imposer sa loi, sa force, piller partout le pétrole et les minerais, au mépris du droit et des peuples ? Il y a là une forme de stupeur et de tabou. Pourtant, c’est Trump qui a de fait déjà mis fin à l’OTAN. Et nous n’en tirons pas les conséquences. Nous restons passifs, soumis, sans idées, sans initiatives pour déployer un projet et construire un nouveau cadre de défense à l’échelle européenne, avec ceux qui partagent nos principes.

L’Europe elle-même est de plus en plus gangrenée par des régimes qui ont le soutien de Trump et Poutine, et réciproquement. Pour que la France pèse, qu’elle ne pas se retrouve pas isolée, avec un système de défense uniquement national dans ce monde dangereux, notre responsabilité est de proposer un regroupement et un système de défense européen sur la base d’une vision de la mondialité fondée sur la démocratie et la justice. Elle est aussi d’agir sur le terrain économique : un impôt minimum sur les multinationales qui touchera les oligarques de Trump et l’interdiction de nos marchés à leurs entreprises si elles ne respectent pas nos principes démocratiques sont de premières pistes.

Voulons-nous être mangés tout crus ou allons-nous nous réveiller ? Si nous sortons de la sidération, alors nous prendrons conscience de l’urgence à tenir tête et à nous organiser de manière nouvelle. Le camp émancipateur a de ce point de vue un rôle moteur, décisif, à jouer.

 

Clémentine Autain

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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