APRÈS LE DRAME DE LYON

Mourir pour des idées, en France aujourd’hui, est inacceptable. Je suis, comme les Français, choquée par le meurtre de Quentin Deranque. Ce drame a révélé le haut niveau de violence politique qui s’installe dans notre pays. Bien sûr, il faut rester prudent car nous ne connaissons pas encore les auteurs et les conditions exactes de ce drame. Mais ce que nous savons déjà et qui me touche particulièrement, c’est que de jeunes antifascistes s’en sont pris avec une brutalité inouïe à un homme à terre. Car cet acte entre en contradiction avec les principes portés par le camp de l’émancipation humaine qui s’opposent à la haine et à l’autoritarisme de l’extrême droite, terreau de la violence et de la guerre civile. On ne lutte pas contre le fascisme avec des méthodes fascistes.

J’appelle à ne pas tomber dans l’écueil : soit hurler avec les loups contre LFI, soit taire toute critique à l’égard de la stratégie de la direction insoumise. L’issue progressiste, elle est aujourd’hui en France dans le combat antifasciste sur la base de méthodes démocratiques et dans la construction d’une issue politique bien à gauche, porteuse de dynamique populaire.

Les leaders politiques qui se prêtent à une chasse aux insoumis aux accents trumpistes sont irresponsables. La mise en cause de LFI, avant même le moindre résultat de l’enquête, contribue à approfondir le climat de peurs et de violences. C’est évidemment jeter en pâture des élus et des militants, comme l’ont vite indiqué les tags insultants et dégradations de permanences parlementaires insoumises. C’est aussi procéder à une instrumentalisation de la mort d’un jeune homme à des fins politiciennes, à un mois des élections municipales.  Après avoir mené l’offensive sur la dénomination d’extrême gauche de LFI, la charge contre le mouvement insoumis pour tenter de le détruire vise à affaiblir la gauche dans son ensemble. Les réponses des ministres aux questions d’actualité de ce mardi portant sur la mort de Quentin Deranque m’ont inspiré un immense dégoût, après l’avalanche de messages ineptes sur les réseaux sociaux de la part d’une fachosphère déchaînée.

Le moment n’est pas à jeter en pâture LFI en la rendant directement responsable de la mort de Quentin Deranque, car c’est objectivement injuste, infondé, outrancier. À gauche, ceux qui pensent s’en sortir en enfourchant ce récit font fausse route. Ceux qui, à l’instar de François Hollande, en profitent pour creuser un peu plus le fossé entre deux gauches prétendues irréconciliables sont des acteurs de la défaite. Ne prennent-ils pas la mesure de l’offensive en cours ? Alors que le tapis rouge est déroulé à l’extrême droite qui voit ses idées et ses leaders banalisés, le camp de l’émancipation dans son ensemble est visé par cette manœuvre idéologique. Enclenchée par le RN et ses amis, la mise au ban hargneuse et obsessionnelle de LFI est devenue la stratégie d’un pouvoir aux abois. Le macronisme et ses alliés devaient être un rempart à l’extrême droite : ils en sont devenus la passerelle. Ils exacerbent les tensions et mettent en danger le pays. Et ils mettent en dangereuse insécurité la sphère insoumise, comme vient de l’indiquer l’alerte à la bombe du siège de LFI.

Nous avons raison de rappeler que statistiquement, c’est l’extrême-droite qui tue le plus. Partout. Et qu’à Lyon depuis trop longtemps, notamment en raison d’une impunité révoltante, ses milices violentent, en particulier sur la base du racisme et de l’homophobie. Face à cette situation, nous ne devons pas nourrir la rage et riposter de la même façon. Nous devons parler à l’humanité commune et agir avec nos propres méthodes. Or, dans un contexte où la confusion règne, la tentation de s’enferrer dans la verbalisation haineuse, dans le tweet outrancier, dans la rafale des mots qui blessent et attisent la violence, est une impasse. Les passions tristes, celles du ressentiment et du déchainement, n’empêcheront pas l’extrême droite de nuire aujourd’hui et de prendre le pouvoir demain.

Il est temps de regarder en face la dimension viriliste des mots et des actes qui contribuent au climat de violence. C’est le produit d’une culture dont il faut se déprendre. La politique ne peut pas être le terrain de la domination et de la maltraitance. La démocratie, c’est la promesse d’une confrontation qui ne rime pas avec la guerre, la mort, la violence physique et morale. Que l’extrême droite, qui érige le masculinisme en modèle et rêve d’une société autoritaire, se moule dans ce virilisme a le triste mérite de la cohérence. Que ceux qui portent les principes émancipateurs et démocratiques épousent ces codes et ces imaginaires est profondément déroutant, pour eux-mêmes et pour les causes communes.

Et aujourd’hui, alors que parmi les interpellés dans l’affaire Quentin Deranque, plusieurs figures de la Jeune Garde sont mises en cause, et parmi eux, l’assistant parlementaire de Raphaël Arnault, peut-on seulement entendre au fond, à nouveau, de la part de LFI : « circulez, il n’y a rien à voir » ? Quand Jean-Luc Mélenchon affirme, dans son moment politique au siège du POI, juste après les interpellations de la police, « nous approuvons leur résistance, nous approuvons leur organisation » au sujet de la Jeune Garde, il envoie un message contradictoire et qui annihile ce que les insoumis répètent « nous sommes contre la violence en politique ». Or nous avons besoin de lucidité et de clarté.

Par la multiplication de ses mots outranciers et de ses invectives, Jean-Luc Mélenchon a, hélas, installé la démesure dans le débat politique et cela ne lui rend pas la tâche facile pour combattre la démesure qui s’abat aujourd’hui contre lui et LFI… Ma rupture avec LFI a notamment porté sur une culture politique que j’ai vu se développer et que je ne partage pas : l’outrance, l’invective, le fracas et le clivage permanent. Au risque de l’isolement, et donc de l’impuissance politique. Cette culture, elle est empreinte de virilisme. Je n’ai d’ailleurs pas accepté le soutien indéfectible de Jean-Luc Mélenchon à Adrien Quatennens, condamné pour violences.

Au lieu de s’enferrer dans le « nous avons toujours raison » et « nous ne changerons rien », LFI devrait contribuer à penser les conditions d’une désescalade de la violence et d’une lutte antifasciste reposant sur des méthodes compatibles avec notre projet politique. Car si l’extrême droite, le gouvernement ou les médias ont leur immense part de responsabilité dans le climat ambiant, il est de notre devoir de prendre la nôtre après le passage à tabac mortel de Quentin Deranque. Le mouvement rassembleur La Digue, impulsé par mon collègue Pouria Amirshahi, est l’un des espaces de la période pour penser les formes et les méthodes de notre combat face à la vague néofasciste.

Si je ne suis plus membre de LFI, c’est aussi parce que face à l’extrême droite, je me bats pour l’union à gauche. Faire reculer le RN suppose d’ouvrir une espérance. Nous n’y arriverons pas avec une stratégie qui isole du reste de la gauche et qui isole dans le pays. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une proposition politique qui réponde aux colères et aux révoltes, et non d’un simple miroir tendu aux colères, aux ressentiments et aux peurs. Le Front populaire n’a pas bloqué les ligues fascistes en se bastonnant dans les rues mais en mobilisant largement le peuple pour « le pain, la paix, la liberté ». C’est pourquoi construire l’union des gauches et des écologistes en vue de 2027 est une réponse concrète, LFI doit en faire partie, en rompant avec l’invective et l’isolement. Pour faire reculer l’extrême droite et développer des passions joyeuses reposant sur une espérance.

Clémentine Autain

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