« Je suis hostile à l’immigration de travail », « absolument opposé à l’importation de main d’œuvre », « la France ne doit pas faire appel à des médecins algériens, tunisiens ou roumains », la France devrait former « ses propres médecins »… François Ruffin a formulé son point de vue sur l’immigration. Les expressions accumulées et les silences répétés dessinent un profil politique qui heurte nombre d’entre nous, et pas seulement des insoumis. Ce sujet doit être pris au sérieux, surtout quand la chasse aux migrants promue par l’extrême droite, et les droites qui lui courent après, a le vent en poupe. Il m’apparaît nécessaire d’expliciter l’émoi suscité et d’argumenter ce désaccord.
Un désaccord majeur
Ce que beaucoup entendent à travers les prises de position du leader de Debout, c’est que la population immigrée ne serait pas une composante légitime de la société française. Surtout quand il manque des mots, contre la xénophobie et le racisme, pour énoncer les apports bénéfiques de l’immigration ou exiger clairement la régularisation des travailleurs sans-papiers.
Après la polémique suscitée par son passage sur France 2, François Ruffin s’est expliqué. Sa note de blog interroge dès son titre : « Pourquoi le Medef veut 3,9 millions de travailleurs immigrés ? ». Là encore, le raisonnement induit d’emblée que comme le Medef veut importer une main d’œuvre étrangère et que nous sommes opposés au Medef, il faudrait rejeter l’idée de travailleurs étrangers. Le chiffre choisi a également son importance car il charrie l’imaginaire d’une submersion migratoire. Ramené par année, la proposition patronale, c’est 162.000 immigrés, soit très peu au regard de la population française. Quand François Ruffin continue de s’expliquer sur BFM en disant : « donnez à ces emplois de meilleurs salaires et un meilleur statut, et vous verrez, ils trouveront preneurs ! », il sous-entend que c’est la condition pour que les personnes de nationalité française acceptent d’occuper ces emplois pénibles…. et que nous n’ayons donc plus besoin d’immigrés ?
L’immigration, une richesse pas un fardeau
Non, la France ne doit pas cesser, demain, d’être enrichie par les vagues migratoires. Depuis 150 ans, la France est une terre d’immigration, comme le montrent les travaux notamment de François Héran, et doit le rester. Nous sommes 20 millions à avoir au moins un grand parent étranger. Et que de richesses nous nous serions privés sans cet apport en remettant en cause “l’immigration de travail”, comme le suggère François Ruffin. Nous sommes le produit de cette fusion d’Italiens, de Polonais, d’Espagnols, de Portugais, de Maghrébins et d’Africains… qui font la vitalité de la France. Devons-nous nous en passer à l’avenir ? Je ne le crois pas. Le brassage des cultures, des histoires, est une richesse. Une France barricadée, un monde où chacun est prié de vivre là où il/elle est né, ce n’est pas mon projet.
Une France fermée, c’est une nation sans avenir
Je sais l’arrachement que peut représenter la migration. Je rêverais que nous puissions effacer la guerre, la misère et le dérèglement climatique qui poussent à franchir les frontières et les mers, parfois au péril de sa vie, souvent dans la tristesse de la séparation. Je voudrais qu’il n’existe plus qu’une migration choisie, et non subie. Nous avons le devoir d’agir pour la justice et la paix, de défendre une politique internationale fondée sur la coopération et le droit, d’investir au lieu de détruire l’aide au développement. Mais nous ne sommes pas tout-puissants sur l’ordre du monde. La France doit prendre sa part de l’accueil des exilés – et ils/elles doivent pouvoir trouver un emploi, les papiers constituant une garantie contre la surexploitation en régime capitaliste. Aujourd’hui, elle ne le fait pas. C’est moralement contestable. C’est aussi une aberration au regard des défis qui nous attendent.
En effet, nous allons être touchés par le déficit démographique. Les néolibéraux en profitent pour justifier la casse de notre modèle social, à commencer par notre système de retraite jugé infinançable avec la baisse des naissances. Le RN, et une grande partie de la droite dont Emmanuel Macron, défend une politique nataliste en assignant les femmes au « réarmement démographique » ! Or les flux migratoires sont là : ce sont des faits sociaux, et ils ne s’arrêteront ni avec des discours de rejet, ni avec des barbelés aux frontières. Au lieu de dresser des murs et des priorités pour les personnes nées sur notre sol, pourquoi ne pas envoyer un message positif aux immigrés qui sont là et contribuent à développer notre modèle social et écologiste, ne serait-ce que par leurs cotisations et les impôts qu’ils acquittent ? Ce message se traduirait concrètement par un accueil digne, sans xénophobie dans nos discours, sans cauchemar dans les étapes administratives, avec des moyens pour l’apprentissage de la langue et des lois plus ouvertes pour obtenir des titres de séjour.
Se donner les moyens de l’accueil
Les mouvements migratoires, contraints et choisis, sont des phénomènes sociaux qui ne s’arrêtent pas avec des murs aux frontières. Nous allons y être confrontés à l’avenir de façon plus massive, notamment en raison des guerres et du dérèglement climatique. Que va-t-on faire ? Continuer de fermer les frontières et laisser les pays plus pauvres accueillir les plus pauvres ? Nous devons répéter inlassablement que les migrations concernent en premier lieu les pays pauvres qui accueillent 90 % des migrants et dont seule une petite minorité parvient, dans des conditions souvent épouvantables, dans les pays riches. Et que parmi ceux-ci, la France est l’un des pays qui accueillent le moins. Notre priorité doit être de donner des droits à celles et ceux qui viennent travailler sur notre sol ou se regrouper familialement. Il nous faut accroître les moyens de l’accueil, et non accumuler les lois qui plongent dans l’illégalité, la précarité, l’injustice.
Ne jamais diviser les travailleurs !
Je refuse d’opposer les travailleurs entre eux, de les distinguer en fonction de leur nationalité. Les travailleurs et travailleuses sont d’abord des travailleurs et des travailleuses, et je me bats pour abaisser l’exploitation subie, par toutes et tous.
Je suis d’accord avec François Ruffin quand il refuse une immigration choisie en fonction de nos besoins en emplois déterminés par le patronat. Une telle vision instrumentale, qui serait fondée sur une logique de quotas, elle-même reposant sur une liste de métiers en tension, est évidemment détestable. Il ne s’agit donc pas de trier les migrants mais de combattre l’idée de submersion, de stopper cette course folle au durcissement des conditions d’accueil, de faire-valoir l’apport des immigrés et notre humanité commune.
Je nous invite à ne rien concéder aux présupposés du RN, de Ciotti et autres Retailleau. Non, l’extrême droite ne pose pas de bonnes questions, et nous ne voulons pas de ses réponses. Qu’on le veuille ou non, 2027 se jouera aussi sur ce terrain. Ne pas tenir tête sur l’immigration, c’est prendre le risque d’être balayé, avec le déshonneur moral.
Je sais l’état de l’opinion. On me rétorquera que les Français sont de plus en plus hostiles à l’immigration. Mais ils le seront d’autant plus si nous lâchons le terrain, si nous reculons, si nous renonçons. Nous ne gagnerons que les combats que nous mènerons. Par ailleurs, nous serons victorieux si nous donnons à voir une cohérence d’ensemble, un projet de société fondé sur le partage, l’extension du socle des droits, la solidarité. En entier, pas à moitié.
La question de l’immigration a déjà produit des déflagrations et des divisions à gauche. Jean-Luc Mélenchon, lorsqu’il avait glissé sur des positions voisines, avait provoqué un manifeste de 150 personnalités publié en commun par Médiapart, Politis et Regards. François Hollande a commis une faute majeure en reprenant l’idée d’extrême droite de déchéance de nationalité. Et pas besoin de convoquer Jaurès, d’une époque précédant les vagues décoloniales et antiracistes, par une citation qui pourrait faire oublier son internationalisme adossé à une défense acharnée de la solidarité et une lutte contre la xénophobie.
Garantir l’union
Si je veux une primaire pour désigner notre candidature à la présidentielle, c’est précisément pour que le peuple de gauche choisisse son incarnation, en conscience. C’est à l’épreuve du débat entre nous, à l’issue d’une confrontation organisée et pacifiée, que nous pourrons choisir qui portera nos couleurs. Qui sera le plus solide et le plus en phase avec le coeur de la gauche qui doit palpiter pour gagner face aux droites. Ce qu’il nous faut collectivement garantir, c’est que la base commune permette à toutes et tous de soutenir le ou la vainqueur.e. Notre responsabilité, en tant que candidates et candidats voulant participer à cette primaire, c’est d’y contribuer. La crédibilité de la démarche d’union en dépend.
Clémentine Autain

