Face à la crise de régime et au chaos, nos responsabilités pour ouvrir l’espoir

Quel est ce pays où l’on a peur de descendre dans la rue pour exprimer ses colères et ses rêves ?

Quel est ce pays qui mutile des mineur.es se mobilisant pour leurs conditions d’étude et pour ouvrir un avenir aux nouvelles générations ?

Quel est ce pays qui gaze et nasse des manifestant.es pacifiques ?

Quel est ce pays aux forces de l’ordre incapables d’enclencher la désescalade des tensions, dopées à l’impunité et à des doctrines de maintien de l’ordre ayant abandonné les notions de légitimité et de proportionnalité de la violence d’État ?

Quel est ce pays où les dirigeants politiques n’entendent rien, méprisent les revendications des mouvements sociaux, s’enferment dans leur tour d’Ivoire en rabâchant qu’il n’y a pas d’alternative à leur politique de malheur ?

Quel est ce pays où les médias dominants préfèrent montrer en boucle les images de feu et de destruction de bâtiments, reléguant celles de la foule immense des manifestant.es pacifiques comme leurs messages politiques et taisant les violences policières pour ne retenir que celles où des jeunes s’en prennent à la police ?

Quel est ce pays bollorisé qui, sur l’essentiel des plateaux télé et médias, commente, re-commente et re-re-commente les actes d’une minorité de casseurs et évite le débat politique de fond sur un régime à l’agonie, et pourtant responsable des scènes de chaos en cette fin de journée du 17 octobre ?

Quel est ce pays où des bâtiments publics sont brûlés et des commerces pillés ?

C’est la France de ce début de XXIe siècle. Le pouvoir en place a tourné le dos à ce qui historiquement a toujours fait notre force : le mouvement pour des conquêtes sociales, la passion de l’égalité et de la liberté, l’esprit de résistance. J’ai d’ailleurs vu une pancarte dans la manifestation de ce samedi : « La République, c’est ici qu’elle est en marche ».

La journée du 17 octobre, ce fut d’abord près de 800.000 personnes qui ont bravé les intimidations pour manifester et exiger du pouvoir vivre, avec beaucoup de joie et de créativité. La présence massive de la jeunesse, partout en France, a donné le ton.

La journée du 17 octobre, ce fut des violences policières, à nouveau. Un jeune a encore perdu une main à Saint-Étienne. Un autre fut laissé évanoui à terre par des policiers – on entend dans la vidéo « tant pis pour lui », un autre frappé au crâne, jusqu’au sang. Un manifestant est mort d’un arrêt cardio-respiratoire. Et ce fut reparti pour des centaines et centaines de gardes à vue arbitraires, des mots et des gestes aussi brutaux qu’inappropriés de la part de forces de l’ordre décidément incapables d’abaisser la tension…

La journée du 17 octobre, ce fut celle d’un pouvoir aux airs de canard sans tête. En fin de journée, une dépêche indiquait que personne ne savait où se trouvait le Président de la République et le Premier ministre Lecornu nous disait en somme : « circulez, il n’y a qu’à voir les destructions de bâtiments ». En osant lancer « nous ne nous laisserons pas intimider », il a signé la faillite totale de son autorité autant que l’incompréhension profonde de la situation à laquelle il n’apporte pas le début d’un commencement de réponse. Quant au ministre de l’Intérieur, il n’est plus qu’un VRP du Rassemblement national.

La journée, et surtout la soirée, du 17 octobre, ce fut des scènes d’émeutes et de pillages dans des proportions que l’on n’imaginait pas, que l’on ne pensait plus voir. Des bâtiments publics saccagés, des feux de barricades, des commerces dévastés… Une petite minorité, visiblement organisée, en partie au moins, a profité du chaos pour déployer des méthodes violentes. Le carnage est de taille : l’hôtel de ville de Limoges en feu, le logement de la préfète de Bordeaux dévasté, des magasins vandalisés… Dans la représentation de ce 17 octobre, ces destructions ont pris le pas sur la réussite inédite de la manifestation. Aucun responsable politique ne validera ces méthodes qui se répercutent sur les populations, les agent.es du service public ou les commerçant.es. Cela ne devrait pas nous empêcher d’en comprendre les ressorts, sauf à estimer bêtement comme Manuel Valls que « comprendre, c’est déjà excuser ». En 2005, il ne suffisait pas de condamner pour faire cesser les émeutes de banlieues. Encore fallait-il saisir la rage qu’elles exprimaient contre des institutions méprisantes, fabriques d’inégalités et de discriminations. Après la mort de Nahel, il ne suffisait pas de condamner les scènes de feux et de pillage. Encore fallait-il prendre la mesure de la colère immense qu’elles exprimaient contre les violences policières et contre une société qui exclut des pans entiers de la population des jouissances valorisées par le capitalisme comme des biens fondamentaux pour vivre, et non survivre. Il ne s’agit pas de cautionner, ni d’encourager ces violences mais d’en saisir la portée politique pour agir sur l’origine du mal. Car rechercher et enfermer les auteurs de ces violences ne suffira pas à calmer la situation. Aujourd’hui, le pouvoir ne met sur la table aucune réponse politique, en dehors de la répression. La macronie n’apaise pas, elle attise. Plus le gouvernement portera des solutions illibérales et méprisera les corps intermédiaires comme les revendications exprimées par des centaines de milliers de manifestant.es pacifiques, plus il mettra le feu au pays.

Ce 17 octobre est un point de bascule. La crise de régime est là, sous nos yeux. La démission de ceux qui gouvernent, de Nuñez à Lecornu, devrait s’imposer car c’est une condition pour retrouver de l’apaisement.

Les forces de gauche et écologistes doivent prendre la mesure des attentes et de leurs responsabilités. Pour constituer l’alternative et que l’extrême droite ne tire pas, dans les urnes, les marrons du feu, l’union des gauches et des écologistes est une impérieuse nécessité. Elle doit se faire sur la base d’un projet porteur des ruptures attendues et rassemblant largement dans le pays. Notre réponse ne peut pas être à l’eau de rose : elle a vocation à prendre le mal à la racine.

Pour construire l’espoir, la réussite de la grève du 5 novembre est une étape décisive.

 

Clémentine Autain

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