Qu’avons-nous fait depuis trente ans ?
J’avais 22 ans quand un inconnu m’a plaquée contre un mur. Il m’a mis un couteau sous la gorge, m’a conduite en plein jour dans un sous-bois, et m’a violée. J’étais en état de choc, une amie m’a emmenée déposer plainte.
Le lendemain, je me suis retrouvée dans ce même sous-bois, avec des policiers, à chercher ensemble, par terre, le préservatif usager.
Au procès, alors que l’auteur a avoué entre 20 et 30 viols, nous étions… 3 plaignantes.
Je ne vous parle pas de mon intimité, mais de sa violation. La sexualité n’est que le lieu, le prétexte à inoculer la mort. Le viol ne relève pas de la pulsion biologique, d’un besoin irrépressible. C’est le fruit d’une culture, d’une histoire, celle du patriarcat. Comme la violence conjugale et l’agression sexuelle, c’est l’expression ultime de la domination du masculin sur le féminin, de l’adulte sur l’enfant. Un acte de possession, de prédation, qui transforme l’autre en objet. 95% des violences sexuelles et 88% des violences conjugales sont commises par des hommes. Nous, victimes, sommes des femmes et des enfants dans l’écrasante majorité.
Et nous nous débattons avec la mort. Une charge destructrice rôde, lancinante, s’agrippant à nos corps, malades, à nos psychés, dévastées. Il y a un avant et un après.
Pour revivre, et non simplement survivre, nous ne sommes pas à égalité. Le chemin de la réparation dépend de nos conditions sociales, de nos fragilités antérieures, de nos possibilités d’être, ou non, écoutées et soutenues.
Nous n’endurons pas seulement la violence des faits : nous subissons la violence du regard sur ces faits, la violence de l’impunité systémique, la violence d’une machine judiciaire inadaptée, la violence du mépris à l’égard de nos souffrances.
Quel est ce crime où c’est la victime qui ressent de la honte ? Quel est ce crime où nous sommes suspectées de mensonge, de complicité, de l’avoir « bien cherché » ? Quel est ce crime que nous avons tant de mal à porter devant les tribunaux ou à évoquer dans un diner en famille, entre amis ?
Plus tard, me sont revenus avec insistance des flashs d’enfance et d’adolescence. Ces scènes, d’abord enterrées dans ma mémoire, réapparaissaient sans que je puisse les qualifier, ni même en ressentir consciemment la douleur, la brutalité. Elles relevaient de l’agression sexuelle et du viol. Rien d’original. Plutôt la banalité du mal. Car plus de 7 viols sur 10 sont le fruit d’une personne connue de la victime. Près d’1 enfant sur 5 subit des violences sexuelles, et leur dévoilement intervient en moyenne à l’âge de 44 ans.
Ce dont je peux témoigner, c’est que l’affect, le lien, l’emprise, la sidération sont des armes aussi redoutables qu’un couteau.
Adulte j’ai fini par parler, et j’en ai payé le prix, devenant pour certains celle qui affabule et brise la bienséance. J’ai porté plainte, et rejoint la longue liste des classées sans suite.
C’était il y a plusieurs décennies.
Quand les femmes violées témoignaient masquées, à visage flouté.
Quand le silence était d’or – nous n’étions que des faits divers, avec le seul récit d’Éva Thomas auquel se raccrocher, s’identifier.
Quand l’amnésie traumatique et la dissociation, le contrôle coercitif ou le continuum des violences commençaient seulement à se conceptualiser.
Quand nous ne savions pas encore à quel point le soin, surtout quand il arrive vite, peut nous rendre à la vie.
Avec #MeToo, nous avons enfin pu voir des visages et des noms. Faire partie des millions de voix planétaires qui ont inondé les réseaux sociaux. Entendre Adèle Haenel et Judith Godrèche, Flavie Flament et Axelle Jah Njiké, Anna Mouglalis et Sarah Forestier. Lire Lola Lafon, Christine Angot, Giulia Fois, Camille Kouchner, Léonora Miliano, Vanessa Springora, Neige Sinno, Anouk Grinberg, Natacha Apanah, Romain Lemire ou encore Anne Godard. Voir Les chatouilles, La garde ou L’amour et les forêts. Suivre le procès de Mazan, puis La Joie de vivre de Gisèle Pélicot. Se révolter ensemble de la dimension industrielle des agressions sexuelles sur des enfants au sein de l’Église catholique comme du nombre insensé de victimes de Joel Le Scouarnec, PPDA ou Patrick Bruel. Chanter « Balance ton quoi » avec Angèle puis « Je t’accuse » avec Suzanne. Manifester par dizaines, centaines de milliers, partout en France. Et placarder sur les murs de nos villes : « On te croit, tu n’es plus seule » et « Pas une de plus ».
Nous avons révélé l’ampleur de ces violences. Nous avons crié, espérant être entendues, rêvant que la honte change de camp, imaginant que les choses allaient se transformer, vraiment.
Le mouvement de la société a pris sa part. Mais les politiques publiques ? C’est la honte, la non-assistance à personnes en danger, le bal des Tartuffe.
Les gouvernements n’ont pas pris leurs responsabilités. Jamais de grande loi comme en Espagne. Pas le moindre milliard supplémentaire inscrit au budget. Nous avons eu droit à du blabla, à des mesurettes, à du « en même temps », avec un président Macron capable de déclarer que Gérard Depardieu « rend fier la France ».
La « grande cause du quinquennat » ne fut qu’un mirage.
Dix ans après le lancement de l’hashtag MeToo, j’enrage. Toutes les 3 minutes, un enfant est victime d’inceste, de viol ou d’agression sexuelle. Seulement 1 viol sur 10 débouche sur une plainte qui, de toute façon, est classée sans suite dans 94% des cas. L’année dernière, on a encore comptabilisé 164 féminicides.
Qu’avons-nous fait depuis trente ans, vingt ans, dix ans ?
Suite à mon appel pour préparer notre travail parlementaire, j’ai reçu près de 1000 témoignages.
« À 14 ans, lorsqu’on suit un homme, on sait ce qu’on fait », dit un gendarme à Léa.
Un policier à Myriam, violée dans l’enfance : « Avez-vous pris du plaisir ? »
À Jennyfer : « Je ne comprends pas pourquoi vous restez avec un type comme ça ».
À Fatima : « Rappelez-nous si ça dégénère ».
Écoutez Marie : « Si c’était à refaire, je ne porterais pas plainte. C’est une broyeuse. »
Écoutez Céline, victime de soumission chimique : « Le pantalon pourrit dans un placard du labo du 36. Depuis 2 ans et demi. »
Écoutez Sébastien, violé dès l’âge de huit ans par ses deux cousins : « je ne m’en suis jamais remis. Je n’ai jamais porté plainte par peur, peur d’être jugé, montré du doigt et exposé à la vindicte populaire ».
Écoutez Zoe, victime d’inceste : « mon psy m’a demandé pourquoi je fantasmais d’avoir été violée par mon père ».
Écoutez Nathalie : « Si j’avais été caissière au smic, je n’aurais pas pu payer tous ces frais de justice, ni me soigner ».
Une chose est sûre : on ne peut plus dire qu’on ne sait pas.
On sait.
C’est pourquoi des député.es, dans un cadre transpartisan, ont déposé cette proposition de loi dite intégrale, inspirée des 140 propositions de la Coalition féministe et enfantiste, et des travaux de la CIVIISE, auxquels nous disons : merci ! Et merci à la mobilisation citoyenne suite au meurtre insoutenable de Lyhanna, sans laquelle ce texte ne serait pas à l’ordre du jour de notre Assemblée !
Avec mon groupe Écologiste et Social, nous soutenons les avancées de cette proposition de loi, du dépôt de plainte à l’hôpital aux juridictions spécialisées, de la reconnaissance des violences obstétricales aux mesures contre les VSS au travail, et j’en passe, beaucoup, puisque 94 articles vont être discutés.
Nous veillerons à ce que les ajouts positifs obtenus en commission spéciale ne soient pas balayés. Je pense notamment à la fin des compétences disciplinaires de l’Ordre des médecins pour les professionnels de santé, aux mesures en faveur des femmes sans-papiers ou à la norme de non confrontation entre victimes et agresseurs.
Et nous voulons que cette loi prenne en considération les femmes et les enfants en situation de handicap, deux à trois fois plus souvent victimes.
Nous nous battrons aussi pour améliorer encore ce texte, et pour que soit rétabli l’entretien individuel obligatoire pour chaque élève, chaque année, de la maternelle à la terminale, supprimé en commission sur proposition macroniste.
Le budget : là est le nerf de la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants.
Le mal doit être pris à la racine. Pour la prévention et l’éducation, il faut dégager de vrais moyens humains.
La justice est à l’os : il faut investir massivement pour que les dossiers qui s’empilent soient traités, en finir avec la justice expéditive et former tous les agents à la spécificité de ces crimes et délits ! La justice doit cesser de produire de la victimisation secondaire.
Le soin spécialisé, psychotraumatique, est inaccessible à la majorité des victimes : il faut de l’argent public pour former des professionnels, assurer leur répartition géographique et rembourser le coût des séances, dans l’enfance comme à l’âge adulte !
C’est simple : sans budget intégral, la loi dite intégrale ne sera pas appliquée.
Avec la taxe Zucman, un impôt sur les super-profits ou les super-héritages, les milliards cruellement manquants sont à portée de main.
Et je rappelle que les coûts induits par toutes ces violences s’élèvent à près de 90 milliards d’euros chaque année. Si nous mettons l’argent dans la prévention et le soin, nous ferons ailleurs des économies et surtout, nous diminuerons le nombre de victimes comme le temps de leur réparation.
Quand on ne sait pas trouver l’argent, la facilité et la démagogie, c’est de se ruer vers l’inflation pénale, en espérant s’acheter à bas coût la bonne conscience d’avoir agi. Mais rallonger les peines n’a jamais arrêté un homme violent. La répression ne peut pas être l’alpha et l’oméga de la lutte contre ces violences. Surtout quand on sait qu’une grande part des auteurs d’infraction sexuelle sont mineurs au moment des faits. Les auteurs sont d’ailleurs un point aveugle de ce texte, et nous le regrettons. Notre devoir, c’est de sortir les imaginaires de la domination masculine.
Est-ce que nos victoires sociales et, je l’espère, législatives resteront lettres mortes ? Chargerez-vous le Sénat de faire la sale besogne de dépecer ce texte ? Des députés qui auront voté cette loi seront-ils capables ensuite de valider le budget de l’État, dans lequel rien n’est prévu pour sa mise œuvre ?
En réalité, seule une grande loi-cadre, de programmation budgétaire, et donc venant du gouvernement, aurait permis que nous soyons au rendez-vous de l’histoire.
L’inaction et le cynisme sont des crachats au visage des victimes, qui vous le disent chaque lundi : une loi intégrale suppose un budget intégral !

